Accueil du siteOnex : L’avenir des jeunes d’OnexLa parole aux jeunes : Les entretiens
Synthèse de l’entretien avec des jeunes garçons du parc de la Mairie

Première prise de contact

Nous sommes le lundi 20 octobre, premier jour des vacances scolaires d’automne. En ce milieu d’après-midi nous attendons Humberto Lopes avec qui nous avons rendez-vous devant la mairie d’Onex. Humberto Lopes travaille pour la FASe en tant que coordinateur et responsable de l’équipe des travailleurs sociaux hors murs (TSHM) et des moniteurs du BUPP (Bus Prévention Parcs) de la région Rhône-Aire. Humberto a accepté de nous présenter à un groupe de jeunes qui se rencontre fréquemment au parc de la Mairie. Nous pensons qu’ainsi il sera plus aisé de présenter notre enquête à ces adolescents et d’obtenir une réponse favorable à notre requête. Nous cherchons trois à cinq personnes de ce groupe qui seraient intéressées à nous rencontrer ultérieurement pour qu’ils nous fassent part de comment ils se représentent leur avenir.

Accompagné par un nouveau stagiaire qu’il souhaite également présenter à ces jeunes, Humberto sort d’une réunion de travail à la mairie. Il nous informe que plusieurs groupes différents se rencontrent au parc de la Mairie dont trois avec une certaine assiduité. Ces groupes se distinguent par les âges des personnes qui les composent : il y a les 20 à 30 ans, les 16 à 20 ans et les plus jeunes. Chacun de ces groupes se pose à un endroit du parc qui lui est le plus souvent propre. Humberto est étonné car aujourd’hui le groupe des 16 à 20 ans s’est posé à l’emplacement habituel des plus âgés alors que deux personnes de ce dernier groupe sont eux à la place des 16 à 20 ans. Il relève que les plus âgés se retrouvent dans ce parc depuis de nombreuses années et qu’ils continuent à le faire alors même qu’ils travaillent à l’extérieur de la commune. Leur journée de labeur terminée, ils se retrouvent au parc, boivent une bière ensemble, certains fument un joint.

Etablie dans le vieil Onex, bordée de zones villas, la mairie a ses quartiers dans ce qui devait être autrefois une riche demeure patricienne avec un vaste parc privé attenant. Notre « petit » groupe composé de cinq adultes marche en direction de l’imposant cèdre sous lequel les jeunes sont assis, à l’extrémité de l’esplanade de gravier située devant la mairie, à trente mètres des fenêtres des bureaux et des salles de réunion des autorités communales.

Parc de la Mairie
C’est ici que se retrouve les jeunes lors de leur temps libre

Assis sur un muret et sur un banc, ils sont une douzaine de jeunes âgés de 16 à 20 ans environ dont une seule fille. Certains partent, d’autres arrivent, leur moyen de transport favori semble être le scooter. Leur habillement ne dénote pas d’une forte adhésion à des codes vestimentaires liés à de styles d’appartenance comme les « racailles », les « skateurs » ou les « identitaires ». Une ou deux personnes portent une casquette, dont l’un d’eux est l’un des leaders du groupe selon Humberto. Il porte également autour du cou une lourde et longue chaîne couleur or. Ce sont les seuls signes apparents d’une identification à la mouvance hip-hop. Les autres personnes sont vêtues de vestes en cuir (style plutôt « habillé » que blouson noir ou bombers), de jeans et de baskets. Les coupes de cheveux sont plutôt courtes et soignées. Bref, nous n’avons pas l’impression d’être parmi ce que l’on appelait naguère une bande de loubards ou actuellement des « racailles », pour les adultes icones d’une jeunesse agressive envers eux et la norme, adoptant des comportements parfois délictueux.

Humberto salue les jeunes. Eux aussi semblent réellement contents de le voir. Humberto n’a plus le temps d’aller « sur le terrain » comme autrefois à cause de ses nouvelles responsabilités. Il met une bouteille de thé froid à la poubelle en relevant que la personne qui l’a jetée là aurait dû faire ce geste elle-même. Ensuite il nous présente comme étudiants de la HETS-ies. Il nous raconte que plusieurs de ces jeunes avaient pris part le printemps dernier au voyage au Cap-Vert qu’il avait organisé dans le cadre de ses activités professionnelles. Nous profitons de discuter de ce voyage pour nouer contact et parce que ce sujet est intéressant. Celui qui est décrit par Humberto comme l’un des leaders du groupe se lance avec toute sa verve verbale et à grand renfort de gestes dans le récit de quelques souvenirs. Il répond à mes questions quant à cette expérience en se mettant debout et en s’adressant à toute l’assemblée. Il évoque (bien sûr) les soirées à boire de l’alcool en cachette, la gastronomie et les phénomènes climatiques du Cap-Vert mais également la pauvreté, la débrouillardise, la religiosité et la vie des jeunes de là-bas, si peu pourvue d’expériences en matière de déviance et de transgression en comparaison de leurs parcours d’adolescents d’Onex. Humberto souligne que ça leur fait du bien de voir comment vivent d’autres jeunes ailleurs dans le monde. Trois copains se demandent s’ils veulent participer au projet prévu ce printemps à Douala au Cameroun.

Lorsque nous présentons en quelques mots notre enquête et notre demande, la réaction semble unanime : l’avenir ?! « C’est la galère. Nous on est tous des galériens, monsieur ». Il y a alors un moment de flottement, des discussions diverses débutent de ci de là. Nous laissons passer une ou deux minutes et revenons à la charge. L’une des personnes du groupe se propose et il encourage quelques uns de ses copains à prendre part au moment de discussion que nous demandons. Deux ou trois acceptent timidement. Ils nous disent qu’ils ont l’habitude, qu’ils ont déjà été interrogés dans le cadre de recherches. Celui qui s’est lancé le premier est vêtu de façon assez « BCBG », il a des cheveux couts, frisés et gominés. Peu après il s’inquiète de son image. Il estime ne pas être assez bien habillé pour prendre part à l’enquête maintenant et souhaiterait ainsi rentrer chez lui pour se changer. Je le rassure en lui répondant que nous enregistrerons uniquement le son, s’ils l’acceptent, et que nous souhaitons que le moment de discussion ait lieu l’un de ces prochains jours. Nous convenons de nous rencontrer mercredi à 13h30 au même endroit. Ils précisent qu’ils sont dans ce parc tous les jours et dès le début de l’après-midi étant donné que c’est les vacances.

Nous nous en allons, contents qu’en une première rencontre de moins d’une demi-heure nous ayons pu constituer un groupe de discussion.

Prise de contact lors du moment de discussion

Ecole du Vieil Onex
C’est sous ce préau que nous avons mené l’entretien

Mercredi 22 octobre, nous sommes seuls au rendez-vous fixé pour le moment de discussion sur le thème de leur avenir. Le temps est exécrable : pluie, vent et froid. Dubitatifs, nous attendons. De temps à autre un scooter passe sur la route, ralentit pour voir s’il y a quelqu’un dans le parc de la Mairie puis continue son chemin sans s’arrêter. Finalement une moto 125cm3 entre dans le parking en bordure du parc. C’est le jeune qui le premier a été d’accord de prendre part à notre enquête. Après quelques secondes il nous reconnaît et se souvient alors de notre rendez-vous. Il téléphone à un copain pour lui demander où son groupe de copains se trouve et pour nous annoncer. Ses copains sont dans le préau de la vielle école d’Onex, sous un toit qui couvre une petite partie de la cour. C’est leur lieu de rendez-vous par mauvais temps. Il nous invite à nous rendre là-bas.

Huit garçons sont présents sous le couvert de la vieille école, dont l’un avec sa sœur âgée d’une dizaine d’années. Deux personnes n’étaient pas là lundi passé lorsque nous avons rencontré le groupe au parc de la Mairie. Ils discutent, debout au côté de leurs scooters. La majorité en possède un. Nous nous saluons et ils poursuivent leurs discussions, tout en jetant un coup d’œil dans notre direction de temps à autre. Nous les observons quelques minutes puis je décide de m’avancer pour nouer contact. Je m’adresse à celui qui avait été désigné par Humberto Lopes comme l’un des leaders du groupe et je lui pose des questions sur son scooter. Son deux-roues comporte de nombreuses pièces spéciales dont un carénage d’une couleur qui n’est en principe pas commercialisée. Il me communique qu’un jeune de sa famille travaille dans une carrosserie et qu’il en profite pour peindre régulièrement et à moindre frais son scooter. Il relève que la police lui crée de temps à autres des problèmes à cause des pièces spéciales ou du bruit et que les vols de scooters à Onex sont nombreux et commis par des français. Après ce moment d’échange ensemble, il se tourne vers ses copains et les informe de son programme. Il va descendre à Peney pour chercher une pièce de scooter à la casse puis il va aller chez lui pour manger. Il cherche un copain qui l’accompagnerait et qui serait d’accord de faire la vaisselle puisque lui n’aime pas la faire et qu’il fournit le repas. L’un de ses amis n’accepte pas la proposition car il ne veut pas faire la vaisselle. Finalement il en trouve un d’accord de l’accompagner qui s’installe sur le siège arrière de son scooter et tous deux s’en vont. Auparavant ils ont accepté la demande d’un ami de chercher et prendre une pièce pour lui.

Compte-rendu du moment de discussion

Nous nous adressons aux jeunes du groupe les plus proches de nous et leur demandons s’ils sont d’accord que nous commencions le moment de discussion pour notre enquête. Peu à peu les autres s’approchent pour écouter ce que nous disons. Nous reprécisons le thème de notre recherche et leur demandons s’ils sont d’accord d’être enregistrés. Ils acceptent l’enregistrement, certains sont d’accord de participer à l’enquête, d’autres se montrent moins intéressés et s’éloigneront de la discussion après un moment. Trois jeunes ont participé à l’entier de la durée de la discussion alors que l’un a pris part à son premier tiers et qu’un autre a fait trois interventions à différents moments. D’autres jeunes sont arrivés au cours de la discussion mais ils sont restés à l’écart et ont bavardé avec ceux qui avaient quitté l’interview auparavant.

Brève présentation des personnes interrogées :

Les cinq jeunes que nous avons enregistrés sont âgés de 16 ans à presque 18 ans. Nous les nommons par des prénoms fictifs : Alberto, Alessandro, Dylan, Jorge et Quentin. Leurs familles sont d’origines italienne ou portugaise. Ils parlent actuellement tous le français à la maison mais certains parlaient la langue de l’origine familiale lors de leur enfance. Ils vivent tous dans des appartements à Onex avec leurs deux parents, sauf Dylan qui habite avec son père aux Charmilles après avoir été pendant deux ans dans un foyer de la région. Avant cela il vivait à Onex. Deux des adolescents interrogés ont un grand frère ou une grande sœur. Alberto a des frères et des demi-sœurs qui ne vivent pas avec ses parents et lui-même car « il y a des problèmes dans la famille ». Dylan est présent avec sa sœur de 10 ans environ. Nous ne savons pas si Jorge à des sœurs ou des frères.

Les retranscriptions et les observations ci-après ne respectent pas la chronologie de la discussion, ils sont ordonnés par thème.

C’est quoi la belle vie pour toi ?

Alberto : « c’est avoir son appartement, un travail et vivre tranquille. »

Alessandro ajoute : « et avoir sa femme ». Alberto et les autres acquiescent.

Quentin  : « il faut l’argent, la voiture, la femme, les amis, la plante de cannabis … (ndr : rires de l’assemblée), canapé, télévision, une bière. Non sérieux, ça serait la vie parfaite. Un bon boulot, sérieux.

Si j’avais des millions

Cette question soulève de nombreuses exclamations, dont des « houlà, houlà » qui expriment à la fois l’envie et le peu de probabilité que cela se réalise.

Alessandro  : « déjà j’aurais un garage avec 100 voitures différentes. Des monstres, des voitures de rêve ». Ses copains l’approuvent, ils rêvent également de pouvoir s’acheter une ou des belles voitures.

Jorge : « moi je partirais aux Caraïbes ». « Pas en vacances mais vivre là-bas. Soleil ». Je serais là-bas « avec plein de moeufs. ».

Alberto  : « les gars calmez-vous si ça trouve on va tous devenir dealers des rues, autour d’un bidon en train de se frotter les mains, gars. »

Thèmes de la formation et de la profession

Dylan  : « moi je dis je vais être millionnaire. Là j’ai commencé un apprentissage, c’est la fin. Réussir ce CFC et puis c’est bon ». Dylan fait son apprentissage à La Poste. Après cet apprentissage il souhaite travailler dans la même entreprise que sa mère comme logisticien, chez Patek Philip : « ça va gagner ».

Alberto : « moi c’est encore deux ans à tirer, après avec mon CFC la belle vie elle commence ». Alberto fait un CFC d’employé de commerce à l’Etat, il travaille actuellement aux Objets Trouvés puis l’année prochaine il changera de service. Il aimerait travailler « dans un bureau, tranquille ». « Après mon apprentissage je pars peut-être 6 mois en Italie. Je vais essayer d’apprendre là-bas la restauration, comment on fait et tout et puis je vais ouvrir un truc ici ». « Un petit truc bien où ça rapporte bien ». Son truc il ne le verrait pas à Onex mais « dans un coin où il y aurait pas mal de gens, plutôt dans la ville où les gens quand ils sortent après ils veulent manger un truc rapide ensemble. » « Des trucs vite faits genre des pizzas à la coupe comme on fait en Italie, des panzeroti, des trucs du style, des trucs vite faits mais assez bons, quoi. » Il ne verrait pas son truc à Onex car « à Onex ils n’ont pas un sou ». Il explique qu’à Onex « les gens font tourner un bout de pizza » entre eux et que ça ne rapporte donc pas d’argent. « A un moment donné ça ne va pas trop bien ».

Alessandro  : pour le moment il n’a « aucune idée » quoi faire comme travail. Il n’aimerait pas « un boulot où on galère dans un bureau ». « Moi je ne suis pas un gars qui se pose comme ça et qui galère toute une journée ». « J’aime faire des trucs, bouger et tout, mais pas dans un bâtiment ». « Je ne suis pas en train de réfléchir (ndr : à un futur travail). » Sur le plan de son avenir professionnel il estime que « c’est galère ». « Avec l’école déjà là je trime un peu. Ca faisait un an où je ne faisais rien et puis j’étais à la rue. Bon là j’ai repris l’école pour mes parents, puis voilà. » « Là je suis à l’école de comm ». Alessandro se voit travailler dans « la mécanique ou comme ça, un truc sur les voitures, tous ces trucs ». « C’est ce que je kif pour le moment, après va savoir ce que je voudrai plus tard ».

Jorge : « non, moi je me vois galérer soit ici, soit à la mairie. A trente ans je serai toujours là. ». Son intervention déclenche des rires.

Alberto réplique : « à quarante ans gars tu seras là comme un bouffon, tu sais il y aura tout le monde qui aura une femme, mec ».

Jorge est à l’ECG. Il ne sait pas s’il veut faire le diplôme ou la matu professionnelle. Alberto lui dit « toi t’y vas (ndr : à l’ECG) à cause de papa-maman ? ». Jorge répond « exact ». Jorge aimerait « aller en communication, voir ce que ça donne ». Puis il ajoute qu’il se voit plus « dans l’hôtellerie. »

En fin d’entretien, Quentin nous demande pour quelle profession l’on fait notre école. Lui aussi aimerait faire le métier d’éducateur, « c’est une idée » qu’il a. Il nous interroge sur les conditions d’accès à l’école, les diplômes que nous avons acquis auparavant etc. Voici une partie de cette discussion :

Alberto  : « mais éducateur c’est partout dans Genève, en fait ? » Quentin : « c’est dans les rues du quartier. Moi je veux faire ça ». Alberto  : « tu veux aller aux Pâquis, toi ? ». Sa question provocatrice déclenche des rires. Quentin  : « mais non, moi je veux rester au quartier ».

Pourquoi aimerais-tu faire éducateur dans ton quartier ?

Quentin répond qu’il vit depuis tout petit dans son quartier.

Alberto  : « on connaît les gens du quartier et puis on sait comment ils sont. Ce n’est pas un grand d’Onex qui pourrait aller faire éducateur aux Charmilles, je le vois vraiment mal quoi ». Les autres sont d’accord.

Jorge pense que c’est bien de faire éducateur dans son quartier : « c’est ton quartier mec, t’es toujours dedans, tu vois des gens, tu parles avec et tout ».

Quentin demande combien d’années il devrait faire encore à l’école sociale après son école de commerce. Il a l’air un peu effrayé par la durée d’étude qu’il lui resterait à faire. Jorge rigole : « 7 ans, c’est chaud gars, hein ». Quentin pense que cela vaut la peine de les faire et les autres ont l’air plutôt d’accord même si eux ne le feraient pas. Deux copains s’imaginent en train de faire « la tournée en camionnette » (ndr : ils font certainement référence à celle des TSHM du Bupp), de s’arrêter, sortir et fumer « une petite clope, là tranquille ».

Pour votre avenir, c’est un avantage d’avoir appris deux langues dont l’une dans vos familles ?

Quentin  : « ouais, si on veut partir dans notre pays ».

Alberto  : « pour le travail, ouais ».

Jorge : « ouais, pour le travail parler portugais ça ne sert à rien ».

Alessandro  : « mais oui mec bien sûr (ndr que cela sert) ».

Quentin : « hé, je te jure mec, là-bas au bled en cas d’urgence tu peux toujours y aller. Tu vas travailler avec les moutons. Je te jure, tu te gagnes pas de l’argent pour pouvoir aller manger au resto. Mais tu t’en tires, c’est vrai tu t’en tires ».

Ses copains ne sont pas d’accord avec ses idées. Ils se moquent de la crainte de l’avenir qu’il a, sous jacente à son propos : « trucs de sauvetage, bouée, de dieu le gars ». Ensuite ils changent de sujet.

Relations familiales

Alberto  : « J’ai des frères et des demi-sœurs mais bon, il y a des problèmes dans la famille …. C’est juste moi qui est le dernier espoir de la famille, en fait. C’est moi qui doit bien tourner sinon ben heu la famille on a une sale réputation, enfin non, on n’a pas une sale réputation. C’est moi qui doit faire avancer la famille sinon il n’y a plus rien quoi. Je suis le seul bon élément qui est resté ».

Relations amicales

Ils affirment tous qu’ils veulent encore se voir encore à trente ans.

Cependant Alberto tempère : « ça dépend comment les gens ils évolueront aussi ».

Quentin rétorque que les plus âgés font ça aussi (ndr : d’encore se voir p.ex. au parc de la Mairie).

Alberto pense « qu’il ne faut pas les comparer à d’autres gens. Il faut voir comment les gens tournent aussi. On est comme on est au jour d’aujourd’hui puis plus tard, dans dix ans, on aura peut-être complètement changé, gars ».

Quentin dit : « ok d’accord, ce n’est pas grave, je viendrai avec ma delta, je laisserai mes pneus par terre » (ndr : en faisant des dérapages).

L’idée de se retrouver à la mairie après le boulot pour boire une bière soulève l’enthousiasme de chacun.

Quentin explique que « des fois il faut être avec les femmes, des fois avec les amis. Le mieux c’est les amis, quand même. ».

Alberto lui répond « pour le moment, gars ».

Quentin réplique que « ça fait déjà 5 ans que c’est pour le moment, alors pourquoi pas encore 6 ans ? ». Un silence s’installe.

Relations à leurs futures femmes :

C’est quoi une femme bien ?

Alessandro : « c’est une femme normale quoi, comme tout le monde l’aimerait ».

Comment tu l’imagines ta femme à la maison ?

Cette question déclenche de nombreuses exclamations et rires au sein du groupe : « ah lala, c’est chaud là ». Alessandro  : « en train de me faire à manger à la cuisine. Non je rigole, je ne sais pas moi. » Alberto : « c’est ça qu’il faut, fils. Tu rentres à la maison du taf (ndr : du travail), elle te fait à manger, elle te fait un massage et tout … et après tu fais : casse toi la blonde ». Un silence général se fait que j’interprète comme un sentiment de malaise suite au dernier propos d’Alberto.

Est-ce que votre femme travaillera ?

Jorge  : « elle va bosser et moi je serai à la maison ». Sa réponse déclenche un rire général. Alessandro surenchérit : « allez, ramène l’argent à la maison et moi je fous rien. » Blagues mises à part, reste que tous semblent penser que leurs futures femmes travailleront. Alberto l’a lui clairement exprimé.

Relations aux enfants, à l’éducation, aux filles, aux plus jeunes du quartier, à la drogue

Dylan souhaite des « gosses » mais plus tard, « pas jeune », « après les trente ans ». Il veut d’abord « profiter de la vie ».

Alberto n’est pas d’accord avec lui : « sérieux !? Non, moi à 26-27 ans il me faut un gosse ».

Alessandro ne veut pas de gosses « pour le moment, on verra plus tard ». « Peut-être à trente mais ça dépend en fait de si je trouve quelqu’un de bien ».

Ils veulent que leurs enfants aient « un bon travail », « une bonne éducation », « qu’ils réussissent à la school ». A part cela ils ne savent pas trop quoi dire au sujet de ce qu’ils veulent apprendre à leurs enfants, de comment ils veulent les éduquer. Mais ils souhaiteraient plutôt ne pas avoir de fille.

Alessandro ne veut « pas avoir de fille ».

Quentin pense que « qu’il ne faut pas en avoir qu’une, c’est ça surtout ». Il demande à Alessandro s’il « lui apprendra à devenir gay » (ndr : à son fils, sous-entendu que s’il n’y a plus que des garçons ils devront devenir homosexuels).

Alberto ajoute : « moi si j’ai une fille c’est la fin. Moi je ne la laisse pas sortir avant 18 ans, gars ».

Quentin modifie son propos : « haaa, une fille ça ferait chier quand même ».

Les réactions sont vives, ça discute de tous les côtés sans s’écouter.

Quentin poursuit et dit qu’il la garderait bien à la maison aussi car « il y a trop de gars, trop de gens qui vont pas bien dans leur tête », « on voit qu’il y a trop de crevards ».

Alessandro : « bon ça c’est la génération d’aujourd’hui, après tu sais pas comment ça sera dans 10 ans ».

Quentin lui répond que « si ça continue comme cela, ce sera pire, crois-moi ça sera pire ». Son propos semble plutôt partagé par les autres.

Lorsque je demande à Alberto ce que risque une fille aujourd’hui, il répond « le viol », « être avec 15 gars différents ».

Quentin ajoute qu’elles peuvent « trop boire », « qu’il y a trop de filles qui dorment même dehors ».

Alessandro rétorque que « ouais, peut-être pas toutes, mais bon il y a des meufs elles ont même pas de respect pour eux (ndr : pour elles) ».

Alberto  : « maintenant les petites filles de 12-13 ans, elles fument, elles boivent, elles rentrent à 6h du matin, même moi j’ai 17 ans et je ne peux pas rentrer à 5h du matin ».

Alessandro : « nous gars à 12-13 ans on jouait aux Pokemon et tout ça, c’est chaud ». « 22h30 nous c’était à la maison, maintenant elles ont même plus d’horaire à 12-13 piges ».

Alberto  : « elles se font baiser par les plus grands gars, en plus ». « En plus, ouais » acquiesce

Quentin. « C’est vrai ça en fait, des gamines de 12-13 ans, à 1h je les vois encore dehors. ».

Dylan : « sérieux, une fois j’ai vu un gamin de 13 ans qui dealait, gars » (ndr : le ton employé laisse penser que ça c’est vraiment trop).

Pour Quentin, « il y a trop de gens qui ne savent pas qu’il y a trop de petits qui qui … si vous voyiez ce qu’ils font…c’est des trucs haaa » « Tu sais ils veulent faire comme les grands » ajoute Dylan.

Quentin : « oui, il y a des petits qui traînent trop avec les grands ».

Alberto : « non même pas qu’ils traînent, ils veulent faire comme eux, c’est tout. C’est chaud ».

Quentin  : « ouais, ouais, mais tu sais c’est un truc de fou ».

Alberto : « notre planète elle devient dingue, gars ».

Alberto répond à un copain dont le propos est inaudible sur l’enregistrement : « ouais bon, on est peut-être tous passés par là mais on n’était pas comme ça quand même gars, abuse pas non plus ». « Il faut pas avoir de fille mec, c’est la fin ».

Quentin : « rien à voir, HS ».

Alberto  : « non, non, il ne faut pas avoir de fille ».

Les filles que vous connaissez, vos copines, il leur arrivé des trucs comme ça, comme risquer des viols ?

Alessandro  : « si elles sont bourrées, ouais ». L’approbation est générale.

Alberto : « non voilà, elles n’ont pas des risques de viol et tout mais … »

Quentin : « on ne profite pas, c’est des copines à nous ».

Alberto : « des fois quand on sort le soir on va en ville, on voit des petites gamines et tout … des petites filles trop bourrées et tout ».

Quentin  : « des petites du quartier là, des petites putes ». Un ton de dédain est employé, plusieurs rient. « Elles ont quel âge, c’est salaud de leur dire mais … ».

Alberto : « on ne va pas dire les noms, non plus ».

Quentin : « c’est exagéré ».

Alberto  : « ah oui, c’est très exagéré, gars ».

Quentin  : « tu te dis arrête, rentre à la maison et va dormir un peu ma fille ».

C’est quoi qui est exagéré ?

Quentin : « mais tout ».

Alberto : « elles se font baiser dehors … sur des barrières ». Rires de l’assemblée.

Quentin  : « sur des bancs gars, au froid gars ». Les rires qui résonnent parfois comme une façon de se moquer continuent.

Alberto  : « ouais ouais, c’est vrai, il y a même des vidéos ». Poursuite des rires, approbations pour souligner que c’est vrai.

Quentin  : « c’est la vérité, c’est comme ça maintenant de nos jours ».

Et une meuf comme ça, elle fait partie de votre groupe d’amis ?

Le non est général.

Alberto  : « non, c’est dégage ».

Alessandro : « il n’y pas de pute dans notre cercle familial ».

Alberto : « ben si vous voulez voir ça il faut aller à 2h-3h du matin au Marais, aux Bossons ou dans les parcs ».

Alessandro  : « ouais, il y a certains endroits à Onex, c’est quand même assez chaud ».

Pour Quentin il faut arrêter de fumer du cannabis quand l’on a des enfants. Mais il souhaite avoir une plante de cannabis lorsqu’il aura son appartement, « ce sera pour la beauté surtout. Là on profite de la jeunesse. Voilà, heu, on n’est pas des drogués, hein ». Le ton de sa dernière remarque soulève un rire généralisé. Puis il continue : « ben ouais j’aimerais bien avoir une plante de cannabis, c’est beau. Je ne dis pas avoir les pires trucs, je prends même un mâle qui fait rien du tout, c’est joli la plante ».

Dylan dit qu’il ne fume plus et Alberto qu’il ne « fume pas du joint ». Comme il le dit, il a testé mais ce n’est pas son truc. Alessandro n’arrêterait pas forcément de fumer s’il avait un enfant mais il ne fumerait « pas forcément devant lui. ». Il ne faut pas fumer du cannabis devant son enfant « par respect » (Quentin), pour « donner le bon exemple » (Alberto). Ce dernier ajoute que « c’est comme pour la cigarette. Si nos parents ils ne veulent pas qu’on fume et qu’ils savent qu’on fume, tout comme si on s’allume une cigarette devant eux, c’est du manque de respect. ». Il ajoute que le cannabis on peut l’essayer « mais il ne faut pas tester plus, il ne faut pas se mettre à la coke. » Alessandro dit « que le truc c’est de savoir gérer, savoir apprécier ce qu’on fume. A un moment il faut en avoir marre de ce stade où tu es défoncé et éviter de passer à un stade où tu es encore plus défoncé, où tu touches à autre chose. Parce qu’après c’est chaque fois pire et tu tombes dans une routine de merde, t’arriveras plus à t’en sortir. »

Relations au quartier d’Onex

Vous aimez bien vivre à Onex ?

L’approbation semble générale : « Ah ouais ». « Ouais, c’est tranquille ». « C’est cool. ».

Alberto ne sait pas si à l’avenir il aimerait habiter Onex, il semble dubitatif : « ah, je ne sais pas. »

Dylan nous explique qu’il a déménagé aux Charmilles mais qu’il vient toujours à Onex. « Je suis jamais là-bas (ndr : aux Charmilles), juste pour dormir, manger, prendre ma douche ». Il vient à Onex parce que tous ses copains sont ici.

Ils sont d’accord avec celui qui dit « ah ouais, dans trente ans je serai toujours là, toujours au quartier ».

Relations au logement

Ils souhaitent que leurs logements aient tout l’équipement, « tout, beaucoup trop » dit Quentin. Il rêve de vivre dans une villa, « avec des femelles tout partout ». Puis il dit : « non sérieux, moi un appartement ça me va. Un appartement ça me va bien, quoi, je suis bien dans un appartement ». Tout le monde s’imagine vivre plus tard en appartement.

Observations et critiques sur le déroulement de l’entretien :

Le moment de discussion a duré une trentaine de minutes. Après une demi-heure ils ont commencé à discuter entre eux de ce qu’ils allaient faire lors de la suite de l’après-midi. Nous avons eu l’impression que cette demi-heure correspond à ce qu’ils ont pu nous donner mais qu’ensuite ils avaient besoin de passer à autre chose.

Nous souhaitions mener cet entretien sous la forme d’une discussion. Cet objectif a été atteint, les échanges entre ces jeunes ont été nombreux, parfois vifs et toujours respectueux même s’il est arrivé qu’ils se provoquent un peu. Entre eux ils se sont exprimés plutôt librement, les différentes représentations et opinions évoquées se sont rejoints ou distingués suivant les thèmes abordés. L’option de constituer un groupe de discussion composé de personnes qui se connaissent bien afin que réside entre eux une certaine confiance à même de favoriser la communication et les interactions s’est donc avérée fructueuse.

Les réactions ont été diverses en fonction du thème abordé. Les sujets qui ont suscité le plus d’excitations, d’exclamations ou encore d’opinions marquées sont les suivants : leurs futures femmes, la sexualité, les comportements ou règles de vie déviants voire transgresseurs de certains garçons et (surtout) filles d’Onex âgés de 12-13 ans ou alors un peu plus jeunes qu’eux. Dans ces moments ils ont eu tendance à parler en même temps et à mener de brefs échanges en aparté si bien que l’ensemble des propos n’est pas toujours audible sur l’enregistrement. L’ambiance était autre lors des thèmes de la formation et de la profession envisagée. L’ambiance était plus calme, parfois empreinte d’une certaine lourdeur. J’ai perçu que les jeunes étaient touchés lorsque l’un des leurs éprouvait des difficultés quant à sa formation ou à son avenir professionnel. Jorge était mal à l’aise par rapport à ces thèmes, sa voix était tremblotante lorsqu’il parlait de son avenir professionnel.

Cette discussion de groupe est la première à laquelle j’ai participé. Soucieux d’apparaître dans la mesure du possible proche de ces jeunes afin de favoriser leur libre expression, j’ai parfois tenté d’utiliser leur vocabulaire et j’ai ri avec eux lors de leurs interventions par exemple à tonalité machiste. Ces attitudes étaient également pour moi une manière de gérer l’appréhension et le malaise générés par le fait d’interviewer des jeunes en groupe dans un contexte sociétal souvent imprégné de leur stigmatisation par rapport aux problèmes très médiatisés des incivilités et des délits des mineurs. Le défaut de ma posture est qu’ainsi je n’ai pas assez poussé les discussions pour obtenir des propos plus détaillés et approfondis. De plus cette posture n’a pas permis de limiter la tendance de ces personnes à se disperser et à se couper la parole, tendance renforcée par les circonstances (discussion dehors, debout, en présence d’un grand groupe dont tous ne prennent pas par à la discussion, etc.). Les différentes remarques relevées dans ce paragraphe aident également à comprendre le fait que nous n’ayons pas sorti de notre sac notre canevas d’entretien sur lequel figurait les thèmes et les quelques questions que nous souhaitions aborder. Sans l’aide de ce canevas écrit, nous avons eu à deux ou trois reprises de la difficulté à relancer la discussion lorsqu’un silence s’était installé, preuve que nous n’avions pas assez intégré notre grille d’entretien. Reste que j’estime qu’en une demi-heure nous avons obtenu des informations de bonne qualité et sincères comme le relèvent certains propos que nous avons recueillis et qui ne sont pas faciles à exprimer dans un tel contexte. Je regrette cependant que certains thèmes comme celui de la protection de l’environnement n’aient pas pu être abordés.

De manière générale, j’ai été surpris par les énonciations tenues par ces jeunes le plus souvent proches des normes, conformistes et raisonnables ainsi que par l’importance et l’attachement que représentent pour eux leur quartier et les relations sociales qu’ils y ont nouées.