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La vision de leur famille future : Entre valeurs traditionnelles et modernité
Par Taiana Gillioz et Stéphanie Salvi

La vision de leur famille future : Entre valeurs traditionnelles et modernité

Durant quatre mois, nous sommes allés à la rencontre des jeunes d’Onex pour aborder avec eux les questions liées à l’avenir. Nous avons ainsi interrogé sept groupes de jeunes âgés de 13 à 20ans, ce qui représente 14 filles et 14 garçons. Les jeunes se sont montrés preneurs à participer aux entretiens. Selon les groupes, la discussion était fluide. Pour d’autres, il était nécessaire de relancer les sujets. Nous débutions les entretiens par une question très ouverte soit : « Qu’est ce que l’avenir pour vous ? Que représente l’avenir pour vous ? ». Tous les jeunes abordaient spontanément le domaine professionnel. Beaucoup d’appréhensions, de peurs et d’incertitudes étaient exprimées face à ce sujet. Dans un deuxième temps, une importance était accordée à la famille. Contrairement au monde professionnel, pour beaucoup, la famille est un lieu de stabilité et de sécurité. Pour eux, elle permet de maintenir un équilibre :

« Ben oui, c’est le plus important, c’est la base » (entretien des filles des salles de sport).

La famille...
« Ben oui, c’est le plus important, c’est la base »

À partir de ces constations, nous avons décidé d’orienter notre article sur les représentations que se construisent les jeunes pour leur future famille. Nous commencerons par explorer le thème de la famille par un tour d’horizon global. Ensuite, nous expliciterons trois thèmes découlant de ce sujet à savoir la vision du couple (travail et répartition des tâches), le mariage et l’éducation.

Afin de mieux comprendre la manière dont se construisent les représentations de leur famille à venir, il est essentiel de faire un détour par la valeur accordée à la famille actuelle. En effet, nous pensons qu’il est fondamental de l’aborder avant de se plonger dans la vision qu’ils ont de leur future famille car elle est selon De Villers, le « lieu des échanges, des négociations, de changements et surtout de rapports ambivalents et contradictoires » . [1] La famille joue un rôle primordial dans la construction identitaire. Elle reste un espace de transmission des valeurs et des normes entre autre éducatives. Par conséquent, elle influence les visions d’avenir que se font les jeunes. Par exemple, David dit vouloir reproduire l’exemple de ses parents, mariés depuis 23ans. Ses parents sont ici un modèle identificatoire pour construire son couple futur. Même dans les situations où les jeunes ne veulent surtout pas devenir comme leurs parents, la famille reste un lieu permettant la construction identitaire, car ici la famille jouera le rôle de contre exemple, elle demeure un modèle auquel le jeune ne veut pas ressembler.

Sara
Une des jeunes se rendant aux salles de sport

Pour beaucoup d’entre eux, la famille est le lieu « qui vous fait avoir le plus confiance en vous. » (Groupe des filles des salles de gym). Ils y attachent une forte importance car les parents sont ceux qui restent présents autour du jeune. « Ils nous guident dans nos pas, pendant qu’on grandit » (David, groupe des promotions citoyennes). Ils sont pour beaucoup des confidents, ceux qui conseillent et qui suivent leur évolution. Selon Sara L., sa mère est une personne de confiance en qui elle trouve écoute et soutien : « Elle est vachement compréhensive. Même elle demande, elle voit que je ne vais pas bien, elle me fait chier jusqu’à ce que je lui dise ce qui se passe. » Par contre, nous remarquons que les questions amoureuses sont souvent peu abordées avec les parents sauf pour certaines. Par exemple, Gwendoline, Manel et Sara S. ne parlent pas de leurs expériences sentimentales avec leurs parents. Elles le justifient en disant qu’il s’agit de respect, de culture et d’éducation.

Par ailleurs, la pluralité des modèles fournis par la société en matière de construction de couple (famille traditionnelle, recomposées, monoparentale, couple homosexuel, comcubinage etc.) peut troubler les jeunes. Ils ne savent alors plus à quoi ou qui s’identifier : « Ça (avoir des enfants jeunes) c’est à force de regarder les films, toutes les jeunes qui ont des bébés, ça nous donne envie, ça nous fait rêver et les grands mariages aussi (…) Oui, j’ai toujours dit que mon bébé, j’allais l’avoir à 21ans, mais ça va être raté, je crois. » (Samantha, groupe de filles du Vieil Onex).

Ces différents modèles envoyés aux jeunes par le biais des supports médiatiques perdent les jeunes. Actuellement, le message qui leur est adressé est de réussir sa vie selon les modèles reconnus par la société, sans leur fournir le « mode d’emploi » pour y parvenir. La multitude des « bonnes formes » à suivre va pousser les jeunes à s’identifier à ce qu’ils connaissent vraiment soit au modèle du couple parental où des familles qu’ils côtoient en choisissant de l’accepter ou pas. L’idéal présenté aux jeunes est souvent inaccessible. Ils se trouvent alors désorientés et ils vont s’identifier à des modèles plus réalistes et plus concrets. Dans un idéal futur, ils vont choisir de reproduire ou non leur modèle familial. Au contraire de David cité ci-dessus, Medhi évitera « de suivre (ses) parents, pour que ça fasse 5ans après la naissance de l’enfant, un divorce et beaucoup de problèmes d’un coup. » (Groupe des promotions citoyennes).

Leur famille à venir :

Nous avons pu constater durant les entretiens que les représentations des jeunes variaient s’il s’agissait de groupes de garçons ou de filles. La culture et leur vécu personnel vont également fortement différencier les propos des jeunes. Nous allons traverser leurs propos en abordant les notions de culture, de rapport de domination et d’identification aux modèles.

Vision du couple :
Entre travail et répartition des tâches
Un couple
« Travailler à la maison, ça demande autant d’efforts que travailler heu…pas au chantier parce que quand même mais ça demande quand même d’efforts. »

Tous s’imaginent en couple, aucun ne se voit sans fonder une famille. Tous les groupes, excepté un ou deux jeunes de la Calle, montrent le désir de construire un couple avec une égalité entre les genres. Au sein du couple, ils aimeraient que l’homme et la femme travaillent.

Les jeunes du parc de la Mairie après quelques blagues machistes, voient leur femme insérée dans la vie active. Medhi du groupe des promotions citoyenne nuance les propos des adolescents. Pour lui, « (Sa) femme, si (son) revenu par mois suffirait à vivre avec les enfants, et qu’elle n’a pas forcément envie de travailler, elle pourrait ne pas travailler. » Par contre, s’il n’arrive pas à faire vivre sa famille avec son seul revenu, sa femme travaillera également.

Les filles insistent également sur leur émancipation et sur une répartition des tâches équitable :

Sara L. dira : « Nettoyer oui. Mais pas vivre pour lui. » (Groupe des filles des salles de gym). Chacun veut préserver son indépendance. Pour Stacy, une des filles du Vieil Onex : ce n’est pas chacun pour soi. Les tâches seront faites ensemble.

Pour une des jeunes, son idéal serait que chacun participe à la vie quotidienne et elle nous dit ne pas vouloir d’un mari qui agisse comme son père : « mon père, il fait rien, jamais rien. »

Ici, nous pouvons constater que le modèle parental actuel sert de contre exemple à ce que la jeune veut pour plus tard. Son propos, lorsqu’elle parle d’avenir, est référé à ce qu’elle vit dans le présent. Ce dernier nous permet de démontrer à nouveau l’influence de la famille. Par ailleurs, on peut remarquer la pluralité des modèles envoyés à la jeune : à la maison, un modèle plutôt traditionnel du couple lui est proposé. Malgré tout, elle ne s’y retrouve pas et elle va donc s’identifier, se projeter dans un modèle différent : un modèle occidental proposé par la société d’accueil.

« Fonder une famille ?! »
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Chez les jeunes de la Calle, d’origine kosovars, il est clair que la femme ne travaillera pas. Ils disent qu’il s’agit de culture, « C’est vrai que dans notre culture, c’est plutôt à l’homme de travailler. La femme, elle travaille à la maison. ».

Ils expliquent que la femme n’a jamais travaillé et ils veulent perdurer ce mode de fonctionnement. Par contre, ils reconnaissent l’effort que demande le travail à la maison car ils disent « Travailler à la maison, ça demande autant d’efforts que travailler heu…pas au chantier parce que quand même mais ça demande quand même d’efforts. »

Ici, nous voyons donc toute l’influence pour eux de leur culture musulmane. Leur éducation leur a transmis des valeurs traditionnelles. Beaucoup de familles migrantes attachent une grande importance à la transmission des valeurs. A l’époque, les valeurs s’héritaient par la famille. Aujourd’hui, selon De Villers, « les identités ne s’héritent plus forcément, la société moderne ouvre un espace de jeu où les identifications se diversifient, se choisissent parfois » . [2] Les familles se trouvent alors confrontée à une double contrainte : elles veulent à la fois transmettre les valeurs qui leurs sont chères et en même temps, elles souhaitent que leur enfant les dépassent, qu’ils réussissent à s’intégrer dans la société d’accueil. Les jeunes vont devoir trouver un équilibre et ils vont souvent pratiquer un « bricolage identitaire » en mélangeant différentes cultures afin de se construire au mieux.

Nous constatons alors deux types de mouvements : une acceptation d’un couple égalitaire, valeur héritée des mouvements des années 60 tandis que l’on observe également un retour aux valeurs traditionnelles par d’autres jeunes.

Ce retour aux valeurs traditionnelles peut s’expliquer par une difficulté dans la construction identitaire du jeune. Il est indispensable en effet, d’avoir des ressources sociales, économiques et psychologiques suffisantes pour se construire. Cette carence peut pousser à se réfugier dans des valeurs antimodernes. Selon De Villers, « Les individus les plus fragiles préfèrent se réfugier dans les identités les plus traditionnelles, les plus stable. » . [3]

Avec un regard plus micro, on remarque également que les jeunes les plus désaffiliés et désinsérés ont une tendance à s’accaparer la rue, le quartier. Selon Coslin (2006), « les jeunes ont besoin de se reconnaître et d’être reconnu comme jeune de la cité afin de se distancier de leur sensations de dépréciation et de leur identité négative. » [4] Ces jeunes vont donc investir ces lieux en reprenant ainsi une domination, un pouvoir sur quelque chose en perpétuant des valeurs traditionnelles telles que la fille à la maison. Ces jeunes de la rue vont partager les mêmes valeurs et représentations.

Le Mariage :
Entre contradictions et poids de la culture ou entre réalité et rêve américain

Qu’ils aient ou non une vision moderne du couple, les jeunes gardent certaines valeurs dites traditionnelles en accordant une grande importance au mariage. Tous se voient mariés mais pour des raisons différentes. La question qui se pose est de savoir s’ils accordent réellement une importance au mariage en tant que tel ou s’ils font l’amalgame entre vivre en couple et forcément se marier. Il est intéressant de remarquer qu’aucun ne se voit vivre uniquement en concubinage. De plus, ils n’ont pas une vision négative du mariage même si certains sont issus de familles séparées ou divorcées.

Michelle et David veulent être sûrs de la personne avec laquelle ils vont se marier, car c’est un engagement « à vie ». Lorsque nous parlons de la famille avec eux, les garçons n’abordent pas spontanément le mariage contrairement aux filles.

Mariage
"Moi je dis je vais me marier à la mairie et après je fais un faux mariage à l’américaine avec mes amis."

Les adolescentes du Vieil Onex veulent se marier surtout pour la beauté de la cérémonie et parce que « on dévoile son amour devant tout le monde, c’est super. » (Samantha, une des filles des salles de sport). La cérémonie, le fait de passer l’anneau, la robe sont les raisons qui attirent les jeunes filles à se marier. On retrouve les mêmes désirs chez celles du Cycle des Marais :

  • Moi je dis je vais me marier à la mairie et après je fais un faux mariage à l’américaine avec mes amis.
  • C’est quoi un faux mariage à l’américaine ?
  • Ben le vrai mariage américain qu’on voit à la télé, c’est dans une grande église, je pense pas que je vais faire dans une grande église parce que je trouve ça lugubre et triste avec tous les gens de la famille avec les mariés au milieu avec le prêtre. Bon le prêtre ce sera un ami à moi.

A travers cette citation, nous pouvons à nouveau constater l’influence des médias. La jeune s’identifie à ce qu’elle voit à la télévision. L’adolescence est une période de la vie où les jeunes sont en train de se construire une identité. Ils vont donc souvent être traversés par diverses contradictions. Dans cette situation, elle dira qu’elle veut « un FAUX mariage à l’américaine ». Lorsque nous l’interrogeons sur ce que représente une telle cérémonie, elle nous dira « ben le VRAI mariage américain ». Nous voyons donc une contradiction s’opérer dans son langage. Par ailleurs, la pluralité des modèles envoyés aux jeunes les pousse à devoir bricoler entre les différentes figures pour se construire. Il arrive donc qu’ils ne fassent plus la différence entre ce qui relève de la réalité ou de la fiction.

Une des jeunes du Cycle des Marais, nous montre également les contradictions qui ont lieu à l’adolescence. En outre, elle nous montre que durant le processus de construction identitaire, les adolescents doivent bricoler et trouver les valeurs qui leurs correspondent réellement. Ils doivent naviguer entre celles transmises par leur réseau primaire et celles envoyées par la société. Les valeurs ne s’héritant plus uniquement par la famille, ils doivent trouver ce qui leur convient, ce à quoi ils accordent de l’importance. Pour une jeune du Cycle des Marais, le mariage religieux est primordial car toute sa famille est croyante, même si elle dit ne pas l’être. Néanmoins, en parallèle, elle avouera prier de temps en temps.

Pour les filles des salles de sport, certaines attachent beaucoup d’intérêt au mariage religieux et civil. Pour Sara S., le mariage civil est important, le religieux moins car elle y voit une difficulté : « Ben comme je suis musulmane et que j’habite en Suisse. Enfin je sais pas. (…) Ça dépendra de la personne que je vais rencontrer. Je ne choisirai pas mon mari par rapport à sa religion. ».

Amour...
"Je ne choisirai pas mon mari par rapport à sa religion."

En effet, si son mari n’est pas de même religion qu’elle, il sera impossible pour elle de se marier religieusement. Le civil peut donc lui suffire. Pour une personne de religion musulmane, on constate que le mariage est vu de manière plus problématique. Les enjeux sont importants. Sara S. dit que d’épouser un homme de même religion l’avantagerait car ils auraient ainsi les mêmes fêtes et les mêmes traditions. Pour Manel, la pression religieuse est grande car son père n’accepterait pas qu’elles se marient avec un homme qui n’est pas tunisien. Ici, on dépasse l’appartenance religieuse, il en va jusqu’à l’origine.

Pour Sara S., on observe une contradiction car elle dit que c’est pour elle, qu’elle préfère un mari de même religion et que ses parents sont assez ouverts. Néanmoins, un peu plus loin, elle dira : « Mes parents me disent ça (qu’elle doit se marier avec un musulman), mais je pense qu’à partir du moment, ils n’auront pas le choix, enfin c’est mon choix. Je pense qu’au bout d’un moment ils seront obligés de l’accepter ». Manel conclue le sujet du mariage en nous disant que « Pourtant mes parents, ils sont enfin ouais ouvert. Ils sont bien, ils sont cools, mais parfois dans leur tête, je me dis c’est pas possible, quoi, ils sont dans les années 30, truc de ouf ! »

Ces exemples nous montrent bien à nouveau les multiples contradictions auxquelles ils sont soumis. Ils veulent à la fois vivre comme la société occidentale le propose mais ils restent tiraillés avec les valeurs culturelles propres à leur origine. Tous les jeunes sont confrontés à ces difficultés et à ces paradoxes identificatoires engendrés par la double socialisation (famille, société) mais ils touchent plus particulièrement les enfants issus de l’immigration. Ils sont encore plus que les autres « dans une situation d’indéfinition identitaire et donc de nécessaire métissage, bricolage ou innovation identitaire. » [5]

Pour les jeunes de la Calle, le mariage civil est lui suffisant. Par contre, ils aimeraient aller dans leur pays d’origine pour faire la fête mais uniquement pour des raisons financières. L’un d’eux est presque fiancé avec une fille du pays. Là, nous retrouvons tout le poids de la culture d’origine. Un autre membre de ce groupe voit le mariage comme le moyen de se ranger : « Moi, personnellement, je veux me marier plus jeune (…). La raison c’est si je vais attendre à me marier jusqu’à 30, je fous la merde, na na na. Ça c’est obligé, quand on sort, tu bois, c’est obligé. Un jour, c’est obligé de foutre la merde. Ça c’est obligé. C’est pour ça que moi je pense, j’ai discuté moi avec mes parents, c’est mieux que je me marie plus jeune. ».

Autant ces jeunes restent très enracinés dans leur culture en ce qui concerne leur rapport aux femmes, autant ils n’attachent pas d’importance au mariage qui est pourtant teinté d’une forte symbolique religieuse. Selon De Villers, « dans les sociétés modernes différenciées, il y a plus que jamais une multiplicité de références identitaires, ainsi qu’une multiplication des rôles à tenir » . [6] Il est alors difficile de trouver un modèle auquel s’identifier totalement.

Education :
Entre filles ou garçons ?

Nous pouvons remarquer que les filles attachent peu d’importance au sexe de l’enfant. Les garçons sont eux presque tous catégorique : « pas de filles dans l’idéal ». Certains garçons le justifient en évoquant que les garçons permettent de maintenir le nom de famille, et que « ça ramène de l’argent ». Pour d’autres, ils ne veulent pas de filles car elles sont synonymes de danger. Ils ont peur du viol et des agressions.

Némat
« Non avoir un fils, c’est le seul truc qui m’importe… J’veux un fils. Une fille si j’suis marié pour ma femme. Avec un garçon, tu peux lui apprendre le foot. (…) les filles c’est fait pour se maquiller. »

D’autres évoquent encore la question de la réputation. En effet, une fille avec des garçons fait courir des rumeurs, les gens jasent. Dans les cités, les garçons les tiennent par leur réputation en les catégorisant de fille bien ou de fille facile. Selon Clair Isabelle, cette vision de la femme provient de la domination masculine mais également des milieux populaires. Les jeunes de la Calle ont actuellement cette vision de la fille. Ils ont alors peur que leurs enfants subissent ces stigmatisations par la suite. D’ailleurs, l’un d’eux recevra un téléphone de sa mère durant l’entretien : il doit emmener sa sœur au cinéma, elle n’a pas le droit d’y aller seule.

En matière d’éducation, les garçons s’imaginent plus protecteur à l’égard de leurs filles. Selon les personnes, leur discours est très affirmatif : elles auront moins de liberté. D’autres sont plus évasifs. De manière générale, ils pensent que la fille demande plus d’attention, « il faut plus la suivre » (entretien avec les jeunes de la Calle). Il faut préserver sa réputation.

Pour un des jeunes du Cycle des Grandes-Communes, sa préférence pour un garçon est due au désir de leur transmettre des modes de faire masculin (foot). Ce dernier et Mehdi du groupe des promotions citoyennes pensent mieux s’y prendre avec des garçons qu’avec des filles. Nous retrouverons le discours inverse chez certaines adolescentes : elles préfèreraient avoir des filles car elles pourraient ainsi leur transmettre leurs savoirs féminins. L’une d’elles dira même que si elle a des garçons : « C’est mon mari qui s’en occupera ».

Lorsque nous abordons les questions de liberté avec les filles, elles se voient plus transmettre une éducation permissive mais cela dépendra principalement de leur enfant et des activités qu’ils feront. Une des filles des Marais dira « il faut être sévère mais juste. ». Le discours des filles est plus modéré. Le respect est une valeur que plusieurs d’entre elles désirent transmettre. Pour une des jeunes du cycle des Marais, une bonne éducation, est que l’enfant prenne conscience de ces erreurs. Ils ont droit à l’erreur. Pour elle, le principal est qu’il assume sa bêtise.

Pour les jeunes du Cycle des Marais, nous avons pu constater qu’ils avaient de la peine à se distancier de leur propre éducation : Nemat dira lorsque nous parlons de la scolarité de son futur enfant : « Qu’il ait la moyenne moi ca me suffit. Comme moi j suis pas correcte avec les note, j ai la moyenne ça me suffit. ».

Lorsque nous abordons l’éducation qu’ils voudraient transmettre, ils la justifient en parlant d’eux. Nicolas ajoutera : « Il (son enfant) essaie les études mais s’il aime pas, il aime pas ». Cette phrase montre de manière implicite ce qu’il désire pour lui à l’heure actuelle. Leur discours traduit les pressions familiales qu’eux même vivent et la difficulté qu’ils ont de se projeter dans un avenir. Ils sont très ancrés dans le présent. Ceci peut s’expliquer par leur âge, ils sont les plus jeunes que nous avons interrogés. Selon Boukris, les adolescents commencent à réellement se projeter à partir de 17ans. Avant, c’est le « ici et maintenant » qui prédomine. [7]

Et pour finir :

Après avoir traversé l’ensemble des entretiens, nous pouvons remarquer l’impact de la famille sur les perspectives d’avenir des jeunes à tous les niveaux. La famille est le premier lieu de socialisation, de transmission de valeurs et de modèle(s). Puis, la socialisation s’accompli dans les milieux scolaires. La société joue un rôle essentiel en matière de construction identitaire. L’Etat est créateur de la norme et des modèles à suivre. Il montre les « bonnes formes de l’identité » . [8] Il est important de signaler que les propos des jeunes ne représentent qu’une photographie de représentations à un moment donné. Leur discours évoluera probablement avec le temps.

Nous avons pu remarquer que les jeunes ont une vision plutôt conformiste de la famille au sens large, conformisme qui provient entre autre de la reconnaissance que l’Etat donne à ces formes identitaires.

Selon Jean-Paul Codol (2001) : « Le conformisme se manifeste par le fait qu’un individu modifie ses comportements, ses attitudes, ses opinions, pour les mettre en harmonie avec ce qu’il perçoit être les comportements, les attitudes, les opinions du groupe dans lequel il est inséré ou il souhaite être accepté ». Cette manière d’être est un moyen de s’intégrer socialement et ainsi éviter toute exclusion. Cette identification à ces modèles conformistes est l’intériorisation de normes et valeurs sociales acceptées par la pensée dominante.

Cependant, la situation pour des jeunes issus de l’immigration est plus difficile, car ils doivent à la fois s’insérer dans la société d’accueil en se conformant aux valeurs de celle-ci tout en maintenant les valeurs d’origine. Comme dit précédemment, la famille est le lieu des transmissions des valeurs. Les jeunes immigrés ont donc intégré des normes différentes. Ils doivent alors trouver un équilibre pour à la fois s’insérer dans ce nouveau monde et respecter ce qui les constitue.

Un site en construction
Tout est encore à construire…

Bien que le conformisme soit souvent perçu négativement, il permet le maintien de l’ordre social et des idées dominantes de la société. Les jeunes acceptent ces modèles, ils ont suffisamment intégré les normes transmises tant par le réseau primaire que secondaire. Il est ainsi plus aisé, pour eux, de s’y référer car ils seront alors insérés. Refuser ces modèles tend à exclure le jeune. Suffisamment d’éléments dans la vie du jeune sont cause d’isolement et d’exclusion telle que le monde professionnel actuel. Par conséquent, la projection d’une famille conforme leur assure un sentiment de sécurité. Les jeunes trouvent alors des points d’ancrage tel que la famille, le quartier, les amis qui leur procureront « une stabilité et une sécurité identitaire » [9] leur permettant de se projeter plus aisément. Ainsi, ils n’auront pas le sentiment que leur destin leur échappe totalement.

A travers tous les modèles proposés, les valeurs familiales et sociétales, les différents bricolages, la culture d’origine et celle de la société d’accueil, les jeunes parviennent à construire une identité qui leur est propre. Tous les jeunes interrogés semblent réussir à trouver un équilibre entre les craintes et les aspirations qui résultent de la projection dans un avenir à venir !

Lien avec les entretiens des jeunes : La parole aux jeunes

Lien avec la théorie : Pour en savoir plus

Taiana Gillioz et Stéphanie Salvi
 

[1] DE VILLERS Johanna, « Entre injonctions contradictoires et bricolages identitaires : quelles identifications pour les descendants d’immigrés marocains en Belgique ? » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.16

[2] DE VILLERS Johanna, « Entre injonctions contradictoires et bricolages identitaires : quelles identifications pour les descendants d’immigrés marocains en Belgique ? » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.16

[3] JENSON Jane, DE SINGLY François, « Présentation : Identités attractions et pièges » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.11

[4] AUBRY Roxane, GRANDJEAN Alexandra, « Les « tournantes » : la parole aux jeunes, Enquête au sein de la Cité-Nouvelle d’Onex, Sara, Kaled, Lina, Matéo et les autres », mémoire de fin d’études, Genève, HETS-IES, février 2008, p.2

[5] JENSON Jane, DE SINGLY François, « Présentation : Identités attractions et pièges » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.24

[6] DE VILLERS Johanna, « Entre injonctions contradictoires et bricolages identitaires : quelles identifications pour les descendants d’immigrés marocains en Belgique ? » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.23

[7] BOUKRIS Sauveur, « L’adolescent de A à Z », Editeur Jacques Grancher, 1997, p.37.

[8] JENSON Jane, DE SINGLY François, « Présentation : Identités attractions et pièges » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.6

[9] JENSON Jane, DE SINGLY François, « Présentation : Identités attractions et pièges » in « Lien Social et Politiques », Rennes, n° 53, printemps 2005, p.10