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Le "vivre ensemble" dans une cité

Dans notre enquête, nous avons essayé de savoir comment les habitants de la Tour Bleue faisaient pour « bien vivre ensemble » et quelles étaient les difficultés rencontrées lorsque l’on vit dans un immeuble de plus de cent habitants. Nous étions curieuses de savoir comment se déroulaient les relations entre les personnes et ce que pensaient les habitants de leur vie dans l’immeuble et au sein de leur quartier.

Bibliothèque de Mme V.
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Dans l’immeuble de la Tour Bleue, nous avons interrogé une dizaine de personnes sur les 106 appartements. C’est évident qu’il s’agit d’un petit échantillon ne permettant pas de faire des généralités. Néanmoins, nous avons récolté des témoignages très intéressants sur la vie de l’immeuble. Nous pouvons retirer des thèmes tels que le racisme, les groupes interethniques, l’individualisme, etc.

Nous avons effectivement remarqué des tensions entre les communautés qui, pour certains habitants, est ressenti comme du racisme :

« Dans cet immeuble y’a des racistes, je le sais et je ne rigole pas. Ils voient un Albanais ou un Arabe et ils vont tout de suite croire que c’est une racaille, qu’il va foutre la merde. » (Extrait d’un entretien avec une habitante)

Si nous nous référons à Charles Rojzman, ce sont « les difficultés relationnelles qui empêchent toute forme de coopération. » (Rojzman 1998, p.129) Alors pourquoi les gens ont-ils autant de difficultés à se rencontrer ? Cela tend à dire, qu’il faut s’occuper en premier lieu de la personne individuellement, afin de « soigner »sa souffrance, si nous souhaitons améliorer les rapports entre les individus.

Un problème capital pour Rojzman est la peur. Ce sont les différentes peurs qui empêchent les gens de se comprendre : peur de l’inconnu, peur du jugement, peur de ne pas être aimé, peur de l’agression. Toutes ces craintes sont des obstacles pour échanger, être tolérant et s’écouter. Ces peurs ne sont pas forcément visibles au premier abord, mais elles peuvent être dévoilées par des comportements méfiants de la part des personnes. Un habitant de la Tour Bleue nous partage sa souffrance à l’égard de propos racistes qu’il subit. D’après lui, les gens ont peur des étrangers. C’est la raison pour laquelle ils auraient des attitudes à caractères racistes.

La mixité sociale

Aucune loi ne défini les critères de la mixité sociale. Néanmoins, on peut parler de mixité économiques, culturelles ou générationnelles.

Si l’individu voit généralement la mixité sociale comme un idéal de société, la réalité peut être bien différente. Ses valeurs sont la cohésion sociale et l’égalité des chances entre les individus (L.Wicht, 2008).

Des études sur la mixité sociale nous relèvent qu’elle est bénéfique pour les habitants que si elle a été choisie. Or, il est évident qu’elle ne l’est pas ou que partiellement dans un logement type HBM, comme c’est le cas pour la Tour Bleue. Un HBM est une Habitation Bon Marché, subventionnée par l’Etat et destinée aux personnes à revenus très modestes. L’Office du logement nous dit :

« L’allocation de logement est une aide financière personnalisée, consentie par l’Etat, aux locataires dont le loyer représente une part trop importante de leur revenu. Pour l’obtenir, il faut notamment démontrer qu’il est impossible de trouver un logement moins cher ailleurs sans inconvénient majeur » .  [1]

Croquis

Chamboredon et Lemaire parlent même de « cohabitation forcée » (Chamboredon 1970, p.136) lorsque les logements sont subventionnés et occupés par des personnes à mobilité sociale descendante, c’est-à-dire lorsque ces personnes ont une chance minime de pouvoir quitter un jour leur logement. Il est important, selon les mêmes auteurs, de connaître les contraintes en ce qui concerne le logement pour les habitants. Souvent, ils apprécient de vivre dans ces cités par défaut. « Ils apprécient les grands ensembles comme une solution à la crise du logement dont ils ont souvent éprouvé personnellement les effets. » (Chamboredon 1970, p.13)

Pour une habitante de la Tour Bleue, ce qui la maintient à vivre dans cet immeuble, c’est le manque de moyens pour aller ailleurs. Lorsque nous demandons aux habitants quels sont les avantages à vivre ici, pratiquement tous nous parlent des prix modérés des loyers. « J’ai envie de déménager, mais je ne peux pas car on a une aide. Bouger à Onex, ou ailleurs, mais dans un meilleur immeuble » (extrait d’un entretien avec une habitante)

Cependant, pour une autre partie des habitants, le loyer bas n’est pas le seul atout de l’appartement. Une habitante trouve son intérieur confortable et spacieux pour sa famille, elle apprécie que ses deux enfants aient chacun leur chambre. Elle quitterait l’appartement seulement si elle était obligée.

Pour la classe moyenne supérieure, le fait d’habiter une cité peut-être un choix, car ils apprécient côtoyer des personnes d’ethnies différentes et le voit comme un enrichissement personnel. Le côté cosmopolite et urbanistique est alors un choix de vie.

Si nous nous référons toujours à ce que dit Chamboredon sur les grands ensembles, on retrouve généralement dans les cités une population complètement hétérogène contrairement aux quartiers traditionnels.

Pour Onex, nous pouvons comparer le quartier traditionnel au vieux Onex qui très certainement regroupe une population plus homogène. Nous avons pu constater pour l’immeuble de la Tour Bleue qu’il y avait un grand nombre de nationalités différentes. La population est alors hétérogène sur le plan culturel.

Plusieurs personnes que nous avons interrogées ont mis l’accent sur l’origine culturelle des habitants. Effectivement c’est un point qui semble être important dans les relations de voisinage :

« Les voisins d’à côté, ils sont portugais » « Il y a des albanais un peu plus loin » « Il y a des invitations par communauté » (Extraits des entretiens avec les habitants)

Si on regarde l’étude menée au Canada par Rose et Iankova (2006, p. 135-154) sur les rapports interethniques entre voisins dans un quartier de Montréal, les facteurs qui favorisent ou entravent les relations sociales entre les groupes ethniques seraient :

  • La langue : « Certaines (femmes du groupe canadien-français) disent de façon explicite que les Haïtiens leur paraissent moins différents à cause de la langue commune, notamment comparés à d’autres groupes ethniques représentés dans le secteur ou aux alentours. » (Rose & Iankova, 2006, p.145)
  • Les différences culturelles (dont l’éducation des enfants par exemple)
  • La « racialisation » des problèmes : « au sein de quartiers pluriethniques, le racisme est loin d’être un phénomène univoque » (Hiebert, 2002, cité dans Rose & Iankova, 2006, p.148)
  • Le statut locataire ou propriétaire ne favorise pas les liens sociaux. (Rose & Iankova, 2006, p.149)

Cette étude nous indique que la proximité spatiale dans un groupe hétérogène, au niveau social, culturel et économique, peut renforcer la distance sociale, surtout si elle n’est pas choisie (Rose & Iankova, 2006, p.152).

Cette analyse a été faite dans un contexte bien particulier et nous ne pouvons bien sûr pas la transposer telle quelle dans un contexte différent. Néanmoins, les obstacles aux relations sociales entre individus de différentes origines peuvent être les mêmes que l’on retrouve dans un immeuble comme la Tour Bleue. Effectivement nous pouvons rencontrer un repli et un isolement dû peut-être à une peur de la part des habitants à entrer en contact avec leurs voisins.

Un habitant souhaiterait que les gens s’entraident, qu’ils arrêtent de penser qu’à eux, car « il n’y a pas de solidarité, pas d’échange, les gens ignorent ce qui se passe chez les autres et ne se parlent pas entre eux, peut-être par égoïsme ou par peur » (extrait d’un entretien avec un habitant). Le résultat fait qu’ils sont renfermés sur eux-mêmes.

Cette même étude (Rose & Iankova, 2006) a montré que les rapports entre les gens, dans ce cas, sont basés sur un respect mutuel mais ne vont pas vers des relations significatives. Les échanges restent superficiels (bonjour, au revoir, merci…) et les liens sociaux sont caractérisés de faibles. (Rose & Iankova, 2006, p. 136)

La solidarité

Pour Chamboredon (Chambredon 1970, p.13), ce sont les groupes les plus favorisés sur le plan socio-économique qui se plaignent le plus souvent d’un manque de solidarité, alors que ce sont également les plus nombreux à s’intégrer dans des échanges de services.

Cela s’explique par le fait que les relations sociales ne se manifestent pas de la même manière selon les différentes classes sociales. En effet, pour les classes populaires, les relations sociales sont un lien de communauté, une aide réciproque, fondée sur la solidarité et une protection contre le monde extérieur. Tandis que pour la classe moyenne supérieure, « les relations sociales sont une activité spécifique et limitée qui est menée assez souvent comme une entreprise systématique » (Chamboredon, 1970, p.13)

Ceci s’est vérifié lors de notre enquête. En effet, dans une association d’Onex, on retrouve les personnes de la classe moyenne dans le fonctionnement et l’organisation et les personnes de la classe populaire dans la participation et les usagers. C’est ainsi que le président d’une association nous l’explique et le ressent. Selon lui, les personnes "défavorisées" ne seraient pas plus solidaires que les autres, c’est pour cela qu’il n’y a pas plus de personnes concernées par les problèmes dont ils discutent dans l’association qui font partie de l’organisation et du fonctionnement de l’association. Ce serait même l’inverse.

On retrouve d’ailleurs ce phénomène dans les différentes associations qui sont bien souvent composées de personnes issues de la classe moyenne, associations souvent destinées à des personnes de milieux plus modestes.

Chacun chez soi dans la proximité
Croquis

Les habitants :

« C’est chacun pour soi ici » « Il n’y a pas de solidarité dans l’immeuble « Les gens se disent bonjour par politesse » « Il n’y a pas d’invitation les uns chez les autres ou alors par communautés » (Extraits d’entretiens avec les habitants)

  Alors peut-on dire qu’il n’y a pas de relations sociales au sein de la Tour Bleue ou les relations se traduisent-elle autrement ?

Finalement, on pourrait faire l’hypothèse que cette proximité que l’on n’a pas pu définir avec les habitants, se ressent dans leur manière de vivre ensemble dans l’immeuble. Les remarques assez vives sur le manque de solidarité, le "chacun pour soi", les propos racistes ou l’individualisme nous illustrent au mieux cette proximité, où l’individu préfère se cloîtrer chez lui et se couper de l’autre au niveau social, car il se sent trop proche au niveau spatial.

 

Isabelle Rossier et Sophie Dafflon

 

Bibliographie

Chamboredon, J-C. & Lemaire, M. (1970). Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement. Revue française de sociologie, XI, 1, pp. 3-33.

Damaris, R. & Iankova, K. (2006). Proximité spatiale, distance sociale : les rapports interethniques dans un secteur défavorisé à Montréal vus à travers les pratiques de voisinage. In Bourdin, A. & Lefeuvre, M-P. & Germain, A. La proximité. Construction politique et expérience sociale (pp. 135-154). Paris : Harmattan.

Rojzman, C. & Pillods, S. (1998). Savoir vivre ensemble. Agir autrement contre le racisme et la violence. Paris : La Découverte.

Wicht, L. (2008). Conférence sur la mixité sociale : cours de 3ème année. Genève : HETS-IES.

 

[1] source : Secrétariat des Fondations Immobilières de Droit Public