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Surveiller ou veiller sur notre jeunesse ?
Par Andreas Winkler

Surveiller ou veiller sur notre jeunesse ?

Cher/e lecteur/rice, cet article n’est pas écrit pour vous fournir une analyse scientifique. Mon seul souhait est de vous amener sur un terrain de réflexion et d’avoir vos remarques.

Lors de la rédaction de mon article sur la représentation sociale je me suis rendu compte que ce terme est une finalité qui engobe plusieurs critères. Bien que chaque être humain ait une personnalité innée, sa conscience de soi et son estime de soi n’est pas une pure production individuelle, mais elles s’acquièrent au travers d’interactions avec les autres et le terme de « groupe d’appartenance » s’est de plus en plus imposé.

Pour notre enquête de terrain, nous avons choisi les entretiens en groupe pour pouvoir récolter en peu de temps le plus de données possibles. Questionner la constitution de ces groupes n’était pas notre objectif majeur. Néanmoins, elle a une forte importance sur la socialisation de l’individu et de la manière dont il perçoit le monde et dont il y est perçu. L’appartenance à un groupe lui donne une identité, qui nous permet de le catégoriser. Lors des entretiens, j’ai été frappé par le besoin de chaque groupe à se valoriser par rapport aux autres ; ce qu’illustrent les extrais suivants

Et si on parlait jeunesse ?
Souvenir d’entretien

« …on est pas comme si on était aux Eaux-Vives où on peut pas dormir la nuit… »

« …par exemple la maison onésienne, genre nous on y va pas trop, parce que c’est, je sais pas comment dire, il y a des racailles plutôt… »

« …et une meuf comme ça, elle fait partie de votre groupe d’amis ? (la discussion tourne autour des filles faciles) »

« Non, c’est dégage…il n’y a pas de pute dans notre cercle familial ! »

« …mais alors les filles qui mettent des trucs taille basse…comme les filles de notre classe… »

Freud lui-même l’avait décrit : « Non seulement les classes privilégiées, celles qui jouissent des bienfaits de cette culture, mais encore les opprimés y peuvent participer ; le droit de mépriser ceux qui n’appartiennent pas à leur culture les dédommageant alors des préjudices qu’ils subissent à l’intérieur de leur propre groupe ». Cette citation démontre bien le mécanisme à valoriser l’in-groupe (le groupe d’appartenance) et dévaloriser l’out-groupe (celui auquel les autres appartiennent). Ce processus permet aussi à l’individu de maintenir une certaine distance par rapport à l’autre pour pouvoir rester dans l’objectivité.

Cependant, quand nous commençons à subjectiviser le débat, en parlant par exemple du voisin qui fait partie du groupe des stigmatisés, le discours change et les exceptions font surface. Nous n’avons plus le recul souhaité pour ne plus faire de la distinction. C’est la raison pour laquelle nous préférons souvent que la thématique ne soit pas portée par des êtres singuliers qui ont un visage et une histoire. C’est toujours l’étranger qui fait peur et par défense nous lui imputons la responsabilité de tous nos malheurs.

Jeunesse dit moi tout
Regardons au delà des apparences

J’ai l’impression que les jeunes sont plus habiles à vivre avec de tels préjugés, au point qu’ils peuvent même jouer avec les multiples stéréotypes associés à la jeunesse délinquante. Leur habillement genre « racaille » peut forcément impressionner et inquiéter les personnes âgées et encore renforcer leur méfiance. Les adultes bloquent déjà sur l’apparence des jeunes et ne cherchent pas à aller plus loin.

Je pense que les jeunes sont bien conscients d’être victime de ces stigmates figés (bien sûr, ils en ont aussi sur les vieux), mais puisqu’ils se jugent ouverts et inoffensifs, l’attitude des adultes les révolte. Dans un entretien j’ai pu ressentir la blessure que cela laisse :

« Mais madame, il ne faut pas tenir le sac comme ça, je ne suis pas un voleur ! »

Pourtant, ces frictions entre les différents groupes, ne sont-elles pas nécessaires ? De mon point de vue, elles sont saines quand le groupe dominé n’est pas trop dévalorisé par le groupe dominant. Ceci nous renvoie aux jeux de pouvoir entre les adultes et les jeunes. Bien qu’ils soient obligés de gommer certaines particularités, les jeunes ont de l’espoir et cela les valorise. Ils entament des études, commencent à travailler et se font une place dans la société. Ils savent que malgré des frottements et difficultés, ils ont la vie devant eux pour acquérir tous les atouts pour être respectés.

Il est frappant de constater à quel point les jeunes sont réalistes et conformistes dans leurs discours. Quand nous leur avons posé la question sur l’avenir, les mots clefs étaient : Travail, Salaire et Famille.

Il me semble que par absence de rites de passage, seules ces « valeurs » définissent aujourd’hui l’acceptation parmi les adultes.

Dans les sociétés traditionnelles, les épreuves corporelles et morales supervisées par les aînés sont ritualisés.

« L’initiation est le rite qui marque l’entrée dans communauté. Chez les Sotho du Transvaal, les jeunes gens sont placés pendant cinq semaines sous l’autorité d’un ancien. Ils vivent à l’écart du village, entièrement nus et doivent subir un certain nombre d’épreuves physiques. C’est seulement après ce rituel qu’ils sont autorisés à se marier. » [1]

Aujourd’hui, le passage d’un jeune vers ce rôle d’adulte n’est plus pris en charge par la société moderne. Les jeunes semblent laissés à eux-mêmes pour accéder à leurs responsabilités civiles.

Jouons ensemble !
Lieu de rencontre entre générations

Toutefois, lorsqu’il n’y a ni d’emploi, ni salaire, ni vie familiale à envisager, qu’est ce qui reste aux jeunes ? Pas grande chose et l’estime de soi peut devenir si faible, que les représentations négatives de leur groupe d’appartenance affectent réellement leur comportement, à un tel point qu’ils confirment les stéréotypes. Au lieu de pouvoir accéder à la vie d’adulte, ils restent bloqués dans la vie d’adolescent où la rage, la frustration et l’ennui les poussent vers des conduites à risques ; la transgression des lois et la provocation des autres. Au lieu d’être initiés symboliquement, ils s’adonnent plutôt à des épreuves à caractère fortement narcissique.

Pour avoir une bonne représentation de soi-même, il faut une perspective dans la vie qui donne envie d’avancer ainsi qu’un accueil positif et non-jugeant du collectif. C’est la raison pour laquelle les jeunes qui se trouvent dans des engagements professionnels peu protégés et sans avenir, sont plus en danger à replonger dans la désaffiliation. Ceci se démontre aussi dans leur fort attachement à leur groupe d’appartenance et leur quartier où ils se sentent protégés et respectés. Bien que ce groupe puisse offrir un cadre rassurant, il peut aussi être un obstacle à l’évolution du jeune quand il est trop fermé (groupe familial et d’autres qui sont eux-mêmes en situation instable, peu reconnue et isolée).

Mon avis :

Comment aimes-tu mon quartier ?
J’y suis bien, j’y reste

Ce fort attachement des jeunes à Onex Cité est une bonne base que les officiels ne devraient pas sous-estimer. Il en va de même pour les différents groupes d’appartenance qui se sont formés ces dernières années et qui sont source d’inquiétudes. Ceci a créé la tendance de SURVEILLER les jeunes au lieu de VEILLER SUR eux ! Malgré tous les risques qu’ils présentent, ces regroupements peuvent avoir l’avantage de donner un cadre stable et rassurant au jeune et de ce fait devraient être reconnus pas la société. Il faut leur accorder une place bien définie dans la vie sociale et leur donner une identité et surtout pas les ignorer et stigmatiser. Les jeunes acceptent nettement mieux les limites quand ils sont reconnus et respectés !

Bien qu’Onex soit bien avancée dans l’encadrement des jeunes, elle est aussi face à un non-dialogue où l’erreur ne se trouve que chez les autres. Seul l’échange intergénérationnel régulier et à long terme, au sein du quartier et au moment de la scolarisation, peut aider à « casser » cette frontière de préjugés qu’on a pu rencontrer.

Créer et renforcer des espaces où les jeunes et les adultes peuvent se rencontrer et échanger ouvre une plateforme de respect mutuel ; et même si des divergences persistent, chacun à une identité et les mots qui sont le début de l’apprentissage de l’un et l’autre.

Lors de son allocution au début de cette année, le président du conseil fédéral à invité les jeunes à devenir membre actif de notre société. Des mots remplis de pure sarcasme pour les jeunes, s’il n’y a pas d’actions précises à leur faveur et pour leur avenir !

Andreas Winkler
 

[1] Revue Sciences Humaines n° 48, mars 1995, page 21