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Les Avanchets : parlons-en !
Analyse des récits des habitants

Les Avanchets : parlons-en !

Dans le cadre du module OASIS de 3ème année à la Haute Ecole de Travail Social, nous enquêtons sur l’esprit de village aux Avanchets. En l’espace d’un mois, nous rencontrons sept anciens habitants et deux travailleurs sociaux. Grâce à leurs témoignages, nous espérons comprendre le fonctionnement de ce quartier, tel qu’ils le perçoivent. Le but de cet article est de rendre la parole aux habitants, car ils sont les spécialistes de leur réalité. Ce texte est donc de type ethnographique : proche du terrain. La mise en perspective des propos avec la théorie fera l’objet d’un deuxième article, en guise de conclusion à cette première démarche.

Nous sommes introduits dans le quartier par le réseau du travail social : grâce à Catherine, animatrice socioculturelle et résidente du quartier, que nous rencontrons plusieurs habitants. Elle nous fait entrer dans son réseau et nous introduit auprès de Monsieur et Madame Vasquez, qui sont respectivement son mari et sa belle-mère. De plus, elle nous donne le numéro de Madame Roch, qu’elle connaît de longue date. Mme Roch, prévenue de notre coup de téléphone, nous ouvre également son réseau et nous permet de rencontrer Monsieur Reza, son père. Djamel, notre relais privilégié sur le terrain, nous met en contact avec plusieurs personnes clés, notamment les deux concierges, Raoul et Denis, ainsi qu’avec Madame Gantert. Toutes ces personnes sont au courant de notre enquête, ce qui nous facilite notre démarche. Nous appelons donc ces nouveaux contacts et les rencontrons une à une.

Pour faciliter l’analyse et la lecture de cet article, nous avons rassemblé les réponses des habitants à nos questions par thèmes. Ceux-ci ont été remaniés, rassemblés et organisés jusqu’à obtenir ce découpage (le choix de ce découpage sera expliqué en début de chaque paragraphe) :

La parole aux habitants du quartier

La question de l’installation

Nous avons commencé chaque entretien par demander dans quelles circonstances s’est déroulé l’emménagement. Grâce à la lecture de l’article de Jean-Claude Chamboredon, [1] nous avons inclus à notre canevas cette dimension essentielle à la compréhension des représentations du quartier. En effet, en comprenant les conditions de l’installation des habitants (si c’était par choix ou par obligation, par qui avaient-ils été placés…) nous approfondissons notre connaissance de leurs conditions de vie. De plus, en demandant systématiquement aux gens s’ils pensent terminer leur vie dans ce quartier, nous obtenons la réponse d’un indicateur du bien-être ressenti.

Mis à part un concierge qui nous dit que : « Je suis arrivé aux Avanchets par hasard, à l’époque, j’étais chauffeur livreur de spiritueux, alcool. C’est un de mes frères qui m’a proposé de changer de travail pour devenir concierge il y a 15 ans environ. Avant j’ai habité au centre ville à la Jonxion. J’ai décidé d’accepter ce travail car j’aime les métiers où je suis indépendant du stress. », tous les autres habitants nous relatent tous la situation genevoise en matière de logement. En effet, les familles avaient de la peine à trouver des appartements assez grands et pas trop chers. Seul le quartier des Avanchets permettait de s’offrir un certain confort en termes d’espace habitable. Bien que d’origines et de classes différentes, tous estiment qu’ils n’auraient pas pu faire autrement, qu’ils n’auraient pas trouvé de meilleurs d’appartements, au rapport qualité, grandeur et prix. Une mère de famille nous dit : « c’était le seul endroit où nous trouvions des appartements six pièces pas trop chers. Nous sommes une grande famille avec six enfants, donc nous avions besoin de place ».

Mme Roch
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En outre, comme nous l’expriment ceux qui sont revenus, les facteurs économiques ne prévalent plus : « ma femme était malheureuse dans notre nouvelle villa : il lui manquait les amis et l’ambiance du quartier. Ici il y a du dialogue, des amis de proximité : ce n’est pas le cas en villa. »

Dès lors, il apparaît clairement que la vie aux Avanchets, même si elle n’a pas vraiment été choisie, est plutôt confortable. C’est, pour la majorité d’habitants, une des raisons qui les a poussés à venir s’installer ici. Madame Roch se souvient que « les tarifs des appartements ont permis à mes parents de devenir propriétaires. De plus, ils étaient moins chers et plus spacieux ». Le deuxième facteur de confort que nous avons relevé concerne l’environnement que les habitants jugent à l’unisson, favorable à l’épanouissement de leurs enfants. Les mères de familles témoignent de l’importance de cet aspect. Les Avanchets sont une sorte de cocon à l’abri des routes dangereuses et les infrastructures sont nombreuses pour accueillir les jeux des petits. Pour Monsieur Reza : « C’est agréable pour les enfants de se promener dans la cité car il n’y a pas de rues mais des jardins et des places de jeux. »

Au soleil du mois de septembre

Plusieurs femmes que nous avons rencontrées relèvent un troisième facteur : le rapprochement familial. En effet, lorsqu’elles sont devenues mères à leur tour, ces femmes ont trouvé pratique de se rapprocher de leur famille : « nous sommes revenus lorsque j’étais enceinte, notamment car ma belle-famille est au quartier et pouvait nous aider avec l’enfant. Pour moi, c’était surtout pratique ». D’autre part, nous avons constaté que l’habitude qui consiste à laisser les enfants jouer dehors, sans avoir besoin de les surveiller semble être profondément ancrée dans les mœurs. Plusieurs habitants se disaient très contents parce qu’ils pouvaient laisser leurs enfants jouer dehors la conscience tranquille, certains que l’un ou l’autre de leurs voisins gardaient un œil sur eux. Ce fonctionnement semble être reconnu de tous et tout à fait informel. Il est pour nous un indicateur très clair de cet esprit de village.

La question des représentations à l’époque

Nous avons, lors de nos entretiens, voulu investiguer le champ de « l’esprit de village ». Pour ce faire, nous avons déterminé plusieurs indicateurs, notamment ceux du contrôle social et de la solidarité entre voisins. Dans l’intention de comprendre les fonctionnements informels, nous avons questionné nos habitants sur la façon dont ils avaient été intégrés et à quelles règles ils avaient dû se plier. Ainsi, nous avons pu atteindre les représentations qu’ont les habitants des normes et des valeurs de leur quartier. Dès lors, nous avons continué nos entretiens avec des questions plus pointues sur l’organisation de la vie de ces personnes, et d’autres questions plus larges, sur leur parcours de vie dans le quartier.

Au dire de nos premiers interlocuteurs, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une sorte de « avant – après » à propos des habitants et de l’esprit de village. C’est pourquoi, nous avons décidé de décupler nos questions en deux temps : à l’époque et maintenant. Nous avons également choisi de demander aux interviewés de nous dire ce qui, selon eux, avait changé entre ces deux espaces temps. La notion de « à l’époque » varie selon les habitants. Pour certains, il s’agit de la période d’avant l’arrivée de personnes originaires des Balkans, tandis que pour d’autres, le « à l’époque » rappelle leur enfance ou l’enfance de leurs enfants.

Mme Gantert
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préjugés négatifs

Plusieurs habitants nous parlent de l’image négative du quartier qu’ils avaient à l’époque, avant d’y emménager. Apparemment, beaucoup de gens avaient des aprioris, tant à cause de l’architecture inhabituelle que par la réputation du quartier d’être mal fréquenté. La plupart des habitants nous le confirme. Monsieur Reza nous dit : « j’ai eu des aprioris comme tout le monde il y a trente ans. Cela vient d’une part des médias, qui transmettaient une image négative, et d’autre part, des couleurs inhabituelles. C’est à cause de cette réputation négative que je n’avais pas envie de venir habiter ici. Pour moi, c’était une cité maudite. »

M. Reza
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En revanche, une fois installés, les habitants ne tiennent plus le même discours, au contraire. Certains habitants défendent leur quartier des attaques des médias, d’autres valorisent les points positifs qu’ils trouvent à vivre ici, comme cette résidante qui nous dit qu’une fois installée, elle avait « une très bonne représentation du quartier, car il y avait beaucoup d’espaces verts et des jeux pour les enfants. »

S’ils ont eu des préjugés avant de venir s’y installer, les habitants que nous avons rencontrés semblent avoir rapidement changé d’avis en y vivant. Un de nos interlocuteurs, au lieu de répondre à notre question, répond immédiatement que « la réputation des Avanchets n’était pas fondée ». Quant aux autres, ils mettent en avant les stigmatisations véhiculées par les médias, qu’ils critiquent ouvertement, et s’en défendent en répondant souvent qu’une fois à l’intérieur, la réalité est tout autre.

La question de l’organisation à l’époque

Nous cherchions également à connaître les règles de fonctionnement informelles, les codes et les normes spécifiques aux Avanchets. Nous supposions par là, que l’organisation du quartier était détectable par des faits anodins, tels que les règles informelles en matière de poubelles ou de solidarité entre voisins. Ces questions étaient directement en lien avec l’esprit de village. Nous souhaitions aborder ce thème, assez largement inspirés par l’enquête de M. Wicht aux Tours de Carouge, et de ses propos sur l’existence d’une classe dominante inculcatrice des normes et des valeurs d’un quartier. Nous avons questionné les habitants à propos de leur organisation, des échanges de services, du contrôle social et de la solidarité, utilisant ainsi nos indicateurs de l’esprit de village construits au fil des lectures, des entretiens et des conférences à l’école.

solidarité

du deuxième réseau : des voisins et de la communauté

Deux discours ressortent sur cette question.

D’une part, une habitante nous parle de la solidarité qu’elle a trouvée au sein de sa communauté, dont l’unité est la langue espagnole. Dans son groupe de pairs, elle a rencontré des personnes qui l’ont aidé à s’intégrer, à comprendre le fonctionnement de la vie en Suisse. Le rapport de langue facilitait les contacts et permettait de se sentir chez soi. « Nous avions une association de Chiliens, qui n’existe plus maintenant. A l’époque, c’est une voisine qui m’a appris à utiliser la machine. Moi j’ai appris à une autre habitante qu’il ne fallait pas jeter les eaux usées par la fenêtre. Ca m’est également arrivé de garder des enfants de mes voisins. J’avais surtout des contacts avec mes voisins car ils étaient Chiliens ou Espagnols. »

D’autre part, plusieurs habitants pensent que la solidarité se retrouvait chez les proches voisins. Ils avaient la possibilité d’aller sonner chez le voisin s’ils avaient besoin d’un œuf ou autre. De nombreuses fêtes avaient lieues entre voisins d’immeuble, ce qui contribuait à renforcer les liens sociaux. « J’ai toujours connu de la solidarité entre voisins, mais plus par allée. La fête des voisins, qui est organisée depuis quatre ans, a permis de créer d’autres liens. Mais en général, c’est souvent les mêmes qui viennent. »

Dans la rue

du troisième réseau : de tous les Avanchets

D’autres encore nous relatent une solidarité pour l’ensemble du quartier, mais sous une forme différente : les associations. Il semble qu’il en existait alors un certain nombre. C’est ce que relève, entre autre, Madame Gantert. Elle donne l’exemple de la création de l’Association des Habitants des Avanchets, qui est née suite à la hausse des loyers. « Une bonne partie du quartier avait décidé de faire grève sur les loyers grâce à la diffusion de l’information par les habitants. Par la suite, cette association a créé divers loisirs dans le quartier (club-aîné, sport, ouverture de la piscine le dimanche…). Puis dès l’apparition des loyers libres, l’association a commencé à battre de l’aile car il n’y avait plus de volonté et d’envie comme avant. Elle s’est dissoute par la suite. »

Finalement certains habitants citent clairement cet « esprit de village » dont nous présupposions l’existence. Ils le décrivent comme un bien-être ressenti dans le vivre ensemble : un sentiment d’être intégrés et entourés. Monsieur Vasquez parle d’une culture des Avanchets. La présidente de l’Eclipse vient d’un milieu ouvrier, mais elle a passé la première partie de son enfance dans la vieille ville et fréquentait des classes sociales plutôt supérieures. Son déménagement dans la cité a donc été « un grand choc social car tout était différent : l’enseignement scolaire à la baisse, fréquenter une classe ouvrière comme moi… Mais je n’ai pas eu de problème à m’intégrer car l’esprit de village nous a accueillit. »

A l’époque, les habitants parlaient volontiers de solidarité, terme que nous n’avons pas réentendu dans leur discours sur le « maintenant ». La question du contrôle social a été abordée, mais elle s’est surtout déclinée au présent. Il semblerait donc qu’en dépit du reste, cette habitude perdure.

contrôle social des enfants

Le contrôle social, tout comme la solidarité sont des indicateurs de « village ». En effet, lorsque l’on analyse le fonctionnement de petits villages, on peut relever plusieurs similitudes, notamment sur les questions d’inter-connaissances, de contrôle et de solidarité.

M. Reza
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Tous nos habitants nous répondent qu’il y a du contrôle social, mais que celui-ci concerne les enfants. Ceci semble très important pour eux, car cela expliquerait en partie l’environnement favorable dans lequel ils souhaitent (ou souhaitaient) élever leurs enfants. Ce que nous dit Monsieur Reza va dans ce sens : « Je considère les autres enfants comme les miens. Il est de mon devoir de protéger mon quartier. Aux Avanchets, contrairement à la ville, il n’y a pas besoin de surveiller les enfants : il y a toujours quelqu’un pour garder un œil dessus. » Quant aux autres, ils nous disent qu’ils n’hésiteront pas à intervenir s’ils voient un enfant faire une bêtise. « C’est un acte civique que d’intervenir si un enfant fait une bêtise. »

Nous leur avons également demandé comment ils percevaient l’hétérogénéité des classes sociales. Cette question allait nous permettre d’aborder les thèmes de proximité spatiale et de distance sociale. [2].

Les habitants n’ont pas les mêmes discours sur ce point. Pour trois d’entre eux, « les classes étaient plus homogènes. La classe ouvrière dominait. » Mais pour les autres, « il y avait un mélange de classes, de cultures et de nationalités ». Ces réponses ne sont pas contradictoires, mais montrent au contraire que parler de mixité nécessite quelques clarifications. En effet, il y a différents critères de mixité (sociale, de nationalité, générationnelle,…) Nous pouvons néanmoins retenir que ces différences, au ton employé par les habitants, semblent être bien vécues.

Nous avons déjà pu voir divers facteurs de bien-être qui semblent constituer la vie des habitants du quartier, notamment en termes de confort des appartements, de confort financier et d’environnement favorable. Il existe d’autres indicateurs de bien-être qui favorisent certainement l’attachement des habitants à leur quartier, tels que la solidarité et le contrôle social.

sentiment d’appartenance

Toutes les personnes que nous avons interviewées pensent les Avanchets comme un village. Nous avons beaucoup entendu que ce village avait disparu, que les choses avaient changé. Mais malgré les aspects négatifs, beaucoup des nos habitants nous font part de sentiments d’appartenance très forts. Là aussi, nous retrouvons deux sentiments liés d’une part, à une communauté, et d’autre part, au quartier.

Par exemple, Madame Vasquez nous dit s’être attachée à sa communauté de Sud-Américains, mais aussi aux gens de langue hispanophone. « Je me plais dans le quartier, car je connais beaucoup de monde, parce que mes enfants sont célèbres. »

En revanche, pour les concierges, l’attachement est à l’ensemble du quartier. « Je vois le quartier d’un bon œil. Je le connais par cœur, le fonctionnement et les habitants. J’aime cette cité pour tout. »

Espace public

La question des changements

Tous les habitants nous disent que les choses ont changé ces dix dernières années. Dans les premiers entretiens, nous avons posé la question de la mutation de la population, à savoir quel est le taux de rotation, dans le but de comprendre comment les liens sociaux se développent et se maintiennent au sein de la population. Très vite, les habitants nous parlent d’eux-mêmes de ces mutations, en nous parlant de « l’arrivée massive des gens des Balkans ».

Denis
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De la mutation de la population

En effet, pour la majorité des habitants, ces changements sont dus « à l’arrivée en masse des gens des Balkans dans les années 1990 et la rencontre avec les anciens habitants ». Certains estiment que cette arrivée massive a divisé le quartier en deux : les anciens et les nouveaux arrivants. Pour d’autres, cette séparation est à l’origine de la création des communautés. « J’y vois un phénomène de clanification. » Ces personnes ont alors l’impression que la population n’est plus aussi soudée qu’avant. De plus, les médias exacerbent le sentiment de malaise en faisant paraître des articles dégradants encore plus l’image du quartier.

En outre, certains habitants admettent que la situation résulte des comportements des anciens comme des nouveaux. « Je conçois que l’intégration des personnes des Balkans n’est pas facile car il y a beaucoup de personnes, comme moi, qui ne sont pas prêtes à accepter ces gens. J’aime bien que les gens viennent dans ma bulle mais avec certaines règles. »

Mme Vasquez
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D’autre part, tous les interviewés relèvent que ce choc est culturel, puisque, « contrairement aux Portugais, Italiens et Espagnols étrangers de l’époque, qui avaient une culture proche, les balkaniques sont totalement différents dans leur manière de fonctionner. » Certains illustrent leurs propos en mettant en exergue deux facteurs d’incompréhension mutuelle : la langue et les valeurs d’éducation des enfants. Monsieur Reza explique que « la grande difficulté résidait dans l’incompréhension mutuelle, à cause de la langue. Pour comprendre quelqu’un, il faut pouvoir parler. Ce n’était pas possible avec les gens des Balkans car ils ne parlaient pas la même langue et ne pouvaient donc pas comprendre ni expliquer leur comportement. »

D’autres changements nous sont expliqués comme le départ de la cité d’anciens amis ou l’affectation de l’EMS en département de Belle - Idée.

Finalement, toutes les personnes s’accordent à dire qu’il y a plus de différences entre les habitants aujourd’hui, d’un point de vue culturel, mais aussi de classes sociales. Les habitants pensent que les classes sont plus hétérogènes et qu’il y a plus d’inégalités entre les personnes. Certains se sentent minorisés. En revanche, le seul propriétaire que nous avons interviewé pense que « la classe moyenne domine. Les immeubles de propriétaires amènent un bien-être dans la cité. »

Pour nos habitants, c’est la distance culturelle entre les personnes des Balkans et eux, qui a été difficile à intégrer. Cette distanciation a créé ce sentiment bien connu de peur de l’inconnu, ce qui a, selon leurs dires, déclenché un sentiment d’insécurité. Celui-ci a été exacerbé par les médias. Toutefois, comme le relève Monsieur Vasquez, ce qui constituait son noyau d’attache s’est dissolu, ce qui explique peut-être son sentiment de minorité et ses propos à l’encontre de ces « nouveaux ». Relevons encore que, pour nos habitants, les « nouveaux » sont les personnes des Balkans. Il est curieux qu’aucun n’ait mentionné le départ de la classe moyenne à supérieure lors de la hausse des loyers, qui a eu lieu à la même époque. Cette mutation peut néanmoins avoir eu des effets sur les représentations de la population. Notons finalement que Monsieur Reza, en tant que propriétaire, fait une distinction avec le reste de la population, en considérant que les propriétaires sont les seuls encore capables d’amener du bien-être dans la cité.

Sous le béton

D’autres facteurs de changement sont abordés durant les entretiens. Les habitants parlent de dégradation du confort et du lien social, ainsi que de la mort du centre commercial. Les réponses autour de l’organisation de maintenant illustre ces changements ressentis.

De la dégradation du confort et du lien social

Trois facteurs de dégradation sont discutés par les habitants : la vie socioculturelle du quartier, le confort et le centre commercial. D’autres thèmes sont abordés par deux personnes, comme la montée de l’individualisme et le sentiment de ghettoïsation.

Disparition des associations, des fêtes de quartier improvisées, la vie de quartier, ou son absence, est critiquée par la plupart des habitants. Ils nous racontent l’ambiance un peu festive qui s’est perdue et le manque que cela leur crée. Un des mamans nous dit que : « La vraie différence entre maintenant et avant est la qualité de vie et l’ambiance. A l’époque, l’ambiance entre les locataires était meilleure. Nous avons assisté à une dégradation sociale voire socioculturelle. Le quartier manque de structures associatives. » La vie semble plus lourde à porter. Car, si à l’époque on organisait volontiers de fêtes, aujourd’hui les résidants ont l’impression que ce n’est plus à propos.

D’autre soulèvent la dégradation du confort. Les places de parc, le bruit et le centre commercial, sont au cœur des débats au sein des groupes projets du contrat de quartier. « Il manque toujours plus de places de parc. Les immeubles n’ont pas été bien construits et ils ont mal vécu. »

Un des concierges nous dit qu’au contraire, il aime toujours autant son quartier. Cette différence de point de vue peut s’expliquer par le fait que Raoul, de part son travail, reste en lien avec toutes les tranches de la population, ce qui n’est pas le cas des autres habitants qui, par la force des choses, s’éloignent de leur vie de quartier. Nous pouvons relever le fait que ces personnes ont vécu à une époque où ils étaient plus jeunes, probablement liés par leurs enfants ou leurs amis au reste de la collectivité, mais que les enfants grandissant ou les amis quittant la cité, le lien est plus difficile à entretenir. Cette situation doit entrainer une situation d’insécurité sociale, comme nous pouvons le relever dans certains discours « anti-nouveaux ».

La question du centre commercial

Patchwork à propos du centre commercial
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Nous posons la question du centre commercial aux habitants, puisque nous en avons entendu parler avant même de venir aux Avanchets et que nous l’avons visité plusieurs fois depuis. Nous pensons que le centre commercial était, à l’époque, la place du village des Avanchets. Qu’en est-il aujourd’hui ? Leurs réponses sont éloquentes. Tous nous parlent d’un besoin réel de ce lieu où, de leurs souvenirs, se tissaient les liens sociaux de la population des Avanchets. Tous ont entendu parler de l’arrivée du géant allemand Aldi et espèrent que le centre renaîtra des ses cendres. La plupart regrettent tout de même l’époque des petits commerçants de proximité, qui habitaient aussi le quartier.

Centre commercial

Tous les habitants tiennent des propos très forts à propos de ce qu’ils considèrent comme le cœur du quartier, la place du village. Monsieur Reza, dans son propos, rassemble les pensées de la majorité des habitants : « Le centre commercial n’existe pas : c’est ce qui nous unissait à l’époque et c’est ce qui nous manque aujourd’hui. Il y avait 27 commerces : on pouvait faire les courses sans se déplacer. C’est la plus grosse perte pour les Avanchets. Les jours de semaine, au café, à la boucherie ou à la bibliothèque ; c’est là que se rencontraient les gens des Avanchets. C’était un point d’union qui rassemblait les gens. Tous les enfants (Jura et Salève) se rencontraient au centre commercial. C’est un malheur de l’avoir perdu. C’est ce qui manque au quartier : un bon resto, une boulangerie où les gens peuvent se rencontrer. C’est une perte incommensurable. »

Pour les autres, le centre commercial est avant tout un besoin pour la population, spécialement pour les aînés qui ont de la difficulté à se déplacer. En effet, le centre Balexert n’est pas particulièrement adapté aux personnes à mobilité réduite (accès, grandeur des surfaces…) Mme Vasquez nous dit : « Heureusement qu’il y a encore le marché le vendredi. Ce centre nous manque vraiment. »

La plupart des habitants utilisent des mots lourds de sens pour parler du centre : « les Avanchets se meurent », « le centre commercial a crevé en 10 ans », « c’est devenu glauque, il s’est dégradé, les magasins ont fermé. » « Certains disent que c’est les jeunes qui se droguent qui ont fait mourir le centre commercial » « C’est aussi un peu le point de deal. »

Tabac fermé

D’autre part, comme le relève Catherine, cette dégradation est déplorable, car « les gens ont râlé, râlé, puis ont arrêté de râler et aujourd’hui c’est le MCG qui reprend l’histoire. » Ce centre, laissé à l’abandon, fait peur. Certains de nos interviewés nous ont relaté que plusieurs personnes de leur entourage n’osaient pas s’y aventurer, même en pleine journée. Le sentiment d’insécurité est, par conséquent, bien réel.

Les habitants nous parlent encore d’autres facteurs de changement. Denis accuse la société individualiste : « Avant il y avait des rassemblements, maintenant c’est trop individuel. Ici c’est mort, il n’y a pas d’entraide. »Tandis que Madame Roch nous fait part d’un tout autre sentiment : « Le quartier a été ghettoïsé, car on a placé des gens ici car il n’y avait pas d’autres lieux pour les placer. De plus, la baisse du niveau social des locataires a engendré de nouvelles déprédations dans le quartier : allées sales, déchets en bas des immeubles… »

Ruelle

L’organisation aujourd’hui

Que reste-t-il des relations d’autrefois où chacun savait sur qui compter en cas de besoin ? Dans notre analyse du « maintenant », nous parlerons plutôt de liens que de solidarité : liens forts ou faibles. Selon la définition de Damaris Rose, les liens faibles sont des simples « bonjours » qui montrent une reconnaissance mutuelle. Les liens forts sont, au contraire, des relations établies. Pour elle, les liens faibles sont une des conditions du fonctionnement des grands ensembles.

M. Reza
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Pour deux de nos habitants, les choses n’ont pas tellement changé. Mme Gantert pense que la solidarité entre voisins proches a perduré. Le discours de Monsieur Reza est un peu particulier car il habite à la rue Carqueron, l’immeuble des propriétaires. Il nous explique que ces liens perdurent, grâce à une organisation d’introduction des nouveaux arrivants. « Dans mon immeuble, les nouveaux propriétaires sont introduits par une séance officielle. Ils sont présentés aux autres, et vice versa. Comme ça les gens se connaissent. »

En revanche, pour trois autres habitants, les relations entre voisins sont faibles. Comme le dit Madame Vasquez : « Ca s’arrête à de simples salutations dans les couloirs de l’immeuble. Ou, il m’arrive parfois de leur garder le courrier. À l’époque, il aurait pu m’arriver d’aller sonner chez le voisin pour demander un œuf mais plus maintenant. »

En construisant notre grille, nous étions passablement influencés par les discours sur l’insécurité relatés par les médias et les politiques. Nous supposions que la population des Avanchets était d’autant plus touchée par ces sentiments d’insécurité. Nous supposions également que ce sentiment pouvait venir de l’arrivée de nouveaux locataires. C’est pourquoi, nous ne pouvions échapper à la question : vous sentez-vous menacé ?

"Sentiment d’oppression"

Le sentiment d’insécurité

Seul Benjamin nous répond qu’il ne s’est jamais senti menacé : « Je me promène à n’importe quelle heure et où je veux. »

Mais pour les autres, le sentiment d’insécurité existe bel et bien. D’après leurs propos, il semblerait que ce sentiment soit si fort que certaines personnes n’osent plus sortir le soir. La plupart pensent que ce sentiment a été amplifié par les médias. D’autre part, presque tous les interviewés estiment que le sentiment d’insécurité est né suite à l’arrivée des personnes des Balkans : « l’arrivée en masse a créé le sentiment d’insécurité. Mais il y a quand même une réalité car depuis leur arrivée, il y a plus de problèmes. D’ailleurs, cela a sûrement une influence sur l’esprit de village. » Certains relèvent également les problèmes de drogue, qui ne vont pas pour rassurer la population. Monsieur Reza nous confie que : « je me suis senti en insécurité pendant un moment lors de l’arrivée des personnes des Balkans. A un moment, j’avais presque peur de traverser certains endroits où ils étaient rassemblés. Ca m’a beaucoup marqué. »

Lors de nos promenades dans la cité, nous avons été surpris de n’y voir personne. Bien que nous ayons tourné à des heures différentes, nous n’avons jamais vu de maman avec une poussette, de personne âgée sur un banc… La cité semblait plutôt être un lieu de passage de gens pressés, plus qu’un lieu de vie habité. Cette désertification des lieux de vie commune peut aussi expliquer en partie, l’insécurité ressentie.

Presque tous les habitants nous disent ressentir une dégradation de leur environnement, accompagné d’un sentiment d’insécurité cité, mais toujours dénié. Quelle est donc cette évolution ? Si l’on reprend les réponses des premières questions, l’aspect du confort et de la sécurité tournait essentiellement au niveau des aménagements locaux (espaces verts, places de jeux, pas de routes…). Et cet environnement, structurellement parlant, n’a pas changé ! Est-ce la fréquentation de ces lieux qui a diminué ? La pyramide des âges montre bien qu’il y a moins d’enfants dans le quartier en 2000, que dans les années septante. A l’époque, la grande majorité de la population avait entre 24 et 34 ans. Aujourd’hui cette pyramide s’est allongée. Il y a moins d’enfants, moins de jeunes adultes et plus de personnes âgées. Ce changement au sein de la population a probablement dû modifier certains aspects de la vie communautaire. En effet, les habitants nous ont dit être en lien les uns avec les autres grâce à leurs enfants. Aujourd’hui les enfants ont grandi, ils n’ont plus de « raisons », plus vraiment de moyens pour se mêler avec le reste de la population.

Mardi midi

Cette exclusion de la vie sociale peut avoir deux conséquences, dans notre cas : d’une part la désertification des lieux de rencontres et, d’autre part, l’installation d’un sentiment d’insécurité sociale (peur d’être seul, peur de l’autre…) Le sentiment d’insécurité que citent plusieurs habitants, même s’ils disent ne pas le ressentir eux-mêmes, vient probablement de cette exclusion de la vie sociale.

Cependant, les habitants accusent souvent les nouveaux arrivants, « les personnes des Balkans », d’être responsables de ces bouleversements. On peut peut-être retrouver ici certains aspects de l’analyse d’Elias dans son ouvrage Les logiques de l’exclusion. Nous pouvons retrouver un scénario similaire sur bien de points, excepté que, dans notre cas, nous avons affaire à une réelle distance culturelle. La médiatisation des Avanchets et la réputation des Kosovars sont créatrices de préjugés et de stigmatisations. La cohésion sociale des anciens habitants s’est confrontée à la cohésion sociale des nouveaux habitants, qui, très vite, se sont eux aussi organisés. Sommes-nous dans une situation où les nouveaux ont intégré les préjugés des anciens et ont reproduit les comportements qui étaient attendus ? Nous pensons que la réelle question à se poser dans ce cas de figure est celle de la mixité à tout prix. Comme nous le montre Damaris Rose, la proximité spatiale n’est acceptée et bien vécue que si certains points communs existent entre les groupes. Il semblerait, dans notre cas, que cette proximité spatiale ne soit pas bien vécue, ni par les uns, ni par les autres.

A l’époque de la construction des Avanchets, la volonté de favoriser la mixité sociale, de mélanger les générations et les milieux sociaux était clairement affirmée. La construction de cette cité devait répondre aux problèmes majeurs à Genève à la fin des années 60 : la pénurie de logements et la montée de la xénophobie. [3] Comme nous le verrons dans le deuxième article, la population et ses besoins ne sont plus les mêmes aujourd’hui. La question de la mixité ne se pose plus de la même façon. C’est aujourd’hui un enjeu politique et social qui doit être débattu et réfléchi, afin d’améliorer les conditions de vie des habitants.

 

[1] Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement. Jean-Claude CHAMBOREDON et Madeleine LEMAIRE Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement

[2] En référence aux textes de Michel Pinçon, Habitat et modes de vie. La cohabitation des groupes sociaux dans un ensemble HLM, in in la Revue française de sociologie, octobre – décembre 1981, Ed du CNRS Habitat et modes de vie. La cohabitation des groupes sociaux dans un ensemble HLM et Damaris Rose et Katia Iankova, Proximité spatiale et distance sociale : les rapports interethniques dans un secteur défavorisé à Montréal vus à travers les pratiques de voisinage, in La proximité, construction politique et expérience sociale Proximité spatiale, distance sociale : les rapports interethniques dans un secteur défavorisé à Montréal, vus à travers les pratiques de voisinage.

[3] http://www.geneve.ch/SRED/collaborateurs/pagesperso/d-h/grosdominique/ecolquartinegalisociales.pdf

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  2. Mixité dans la cité ? partie 1
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  3. Mixité dans la cité ? partie 2
    5 janvier 2009

  4. Mixité dans la cité ? partie 3
    5 janvier 2009

  5. Centre commercial
    8 décembre 2008

  6. Petite conclusion brève et concise
    5 janvier 2009