Accueil du siteRendez-vous à Onex : Où, quand, qui et pourquoi ? Besoin de théorie ?
Dis moi où tu vas, je te dirais qui tu es !(Lien social)

Lors de notre enquête de terrain sur Onex, nous nous sommes intéressées au lien social informel diurne sur cette commune. Dans cet article de fond, nous nous proposons de faire une typologie de deux groupes-cibles : des jeunes de 15 à 18 ans se retrouvant au Parc de la Mairie d’une part, des dames d’une soixantaine d’années se retrouvant au tea-room "Les Fougères" d’autre part. Nous allons parler des similitudes et des différences entre ces groupes mais également de l’importance de ces rencontres quotidiennes.

Les lieux :

Lors de nos diverses observations au parc de la Mairie ainsi qu’au tea-room "Les Fougères", nous avons pu constater certains points communs ainsi que certaines différences entre nos deux groupes-cibles.

Tout d’abord concernant les lieux en questions. Ces derniers amènent une certaine discrétion et intimité. En effet, le tea-room se situe directement à l’intérieur d’un bâtiment et le parc est dissimulé derrière l’édifice de la Mairie. De plus, ces deux lieux sont des lieux publics informels. Ce que nous entendons par "lieux publics informels" correspond à tous les lieux ouverts à tous, dans lesquels il est possible de se rencontrer sans que ceux-ci ne fassent partie d’une structure officielle prévue pour cela. Par exemple, le tea-room est ici un lieu informel alors que l’UpAdos (Unité de Prévention pour Adolescents, ville d’Onex) ou la maison onésienne ne sont pas informels.

La Mairie

Malgré cela, seul l’un des ces lieux est socialement accepté. Il s’agit du tea-room "Les Fougères". Nous pensons que cela est dû à la société de consommation dans laquelle nous vivons. Cette société favorise et encourage ce type de lieu de rencontre.

A contrario, la présence des jeunes dans le parc est tout au plus tolérée par la société d’Onex. En effet, d’après Madame Kast, conseillère administrative de la ville d’Onex, les citoyens se plaignent auprès de la Mairie de la présence des jeunes. Ils souhaiteraient une intervention plus importante de la police. Cependant, c’est un lieu public et aucun délit n’y a été constaté, ni par la Mairie, ni par la police. Selon nous, cela ne traduit pas une peur à l’égard de ces jeunes, mais un sentiment d’être dérangé par leur présence. En effet, d’après nos entretiens avec les clients du tea-room, aucun ne mentionne de crainte envers ce quartier, alors que tous mentionnent leur peur envers les jeunes qui se retrouvent devant la COOP.

Les acteurs :

Nous expliquons ce fait par la stigmatisation constante de ces jeunes. En effet, comme le dit Poitou, "Le monde de la rue est (…) un monde que la société rejette et stigmatise en bloc." [1] Dès lors, les jeunes qui fréquentent le parc de la Mairie sont tolérés par le personnel de la Mairie et le voisinage mais suscitent la polémique. Ils le ressentent d’ailleurs violemment, comme l’exprime ici un des jeunes interrogés : "Ce n’est pas parce qu’on traîne ici qu’on est délinquant ! Nous on est tranquille, on ne dérange personne. Faut arrêter de nous juger !"

Cependant, nous pouvons relever ici que cette stigmatisation peut être induite par certains comportements illicites ou destructeurs de ces jeunes. Par exemple, ils nous ont parlé de leur consommation de cannabis mais également des carreaux de la Mairie qu’ils avaient cassés par leurs jeux de ballons. "La semaine dernière on a cassé un carreau, mais on n’a pas fait exprès… on fait jamais exprès !"

A l’inverse nous pouvons en déduire que le regroupement de personnes âgées est accepté. En effet, nous avons pu constater sur le site internet de la ville d’Onex [2] qu’il existe un foisonnement d’activités pour ces personnes. De plus, il se dégage un certain respect envers ces groupes, de par leur expérience de vie. Cela vaut aussi pour notre groupe-cible au tea-room.

A ce titre, nous vous livrons ici une petite anecdote issue de notre expérience de terrain. Un jour, en fin d’après-midi, alors que nous nous apprêtions à quitter Onex, nous avons vu 5 personnes âgées assises sur un banc. Notre première réaction a été de les trouver attendrissantes. A ce moment, nous nous sommes souvenues des propos tenus par Humberto Lopes, coordinateur des travailleurs sociaux hors murs d’Onex et environs. Selon lui, le regroupement de jeunes dérange fortement la population. Il prend en exemple le centre commercial de la Praille, dans lequel les agents de sécurité ont pour mission de disperser les groupes de plus de 3 jeunes. Dès lors, nous pouvons déduire qu’il existe une inégalité flagrante entre les représentations à l’égard des jeunes et des personnes âgées.

Plus spécifiquement pour notre groupe-cible du tea-room, nous avons observé un certain respect de ce groupe de la part des autres personnes, au vu de leur âge et de leurs habitudes dans ce lieu. De plus, aucun de leur comportement ne va à l’encontre des normes sociales et légales en vigueur.

En revanche, les caractéristiques communes à nos deux groupes-cibles sont que chacun des groupes est constitué de personnes issues de la même tranche d’âge, du même secteur géographique et que leurs centres d’intérêts sont communs.

De plus, chaque membre du groupe se connaît depuis plusieurs années, avant même qu’ils ne fréquentent leurs lieux de rencontres respectifs.

Le pourquoi :

Les raisons qui font que ces groupes se rencontrent sont les mêmes pour chacun.

Tout d’abord, tous se connaissent et ces rencontres leur permettent de se retrouver entre amis. Ils peuvent ainsi discuter des sujets qui les intéressent ainsi que de préserver leur réseau social. A titre d’exemple, nous pouvons citer une des dames du tea-room : "En parlant avec mes amies de ce qu’elles vont préparer pour le dîner, cela me donne des idées. Avec le temps, les idées s’épuisent.", "Si vraiment on ne sait plus de quoi parler, on parle de ce qu’on a vu la veille à la télé." De plus, le groupe leur apporte un soutien lors de moments plus difficiles.

L’accessibilité du lieu a également son importance. Les jeunes du parc de la Mairie avancent le fait que d’avoir des places de parc pour leurs scooters à proximité est un facteur non négligeable. D’autant plus que certains de ces jeunes viennent de communes avoisinantes. Pour les dames du tea-room, c’est le fait que ce dernier soit à proximité de leur logement. "Après avoir fait les courses, c’est à mi-chemin de la maison. Donc on s’arrête pour se reposer un peu, c’est une habitude."

Les codes :

Si les heures de rencontres sont implicitement respectées par chaque individu, elles ne sont toutefois pas les mêmes selon le groupe. Les jeunes se rencontrent habituellement en fin d’après-midi (après l’école ou l’apprentissage) alors que les dames se voient en matinée, entre 10h et 11h. Cependant, chacun sait qu’il peut passer dans ces tranches horaires et qu’il rencontrera au moins une personne qu’il connaît. "Non, on n’a pas de rendez-vous précis. Chacune sait qu’elle peut venir et qu’elle trouvera quelqu’un, mais entre 10h et 11h" précise une des dames du tea-room. Quand aux jeunes, "On passe quand on a fini la journée et on voit bien si il y a quelqu’un. Sinon, on repasse plus tard."

On peut relever le fait que, malgré qu’il n’y ait aucun mélange entre le groupe-cible et les autres groupes présents sur le lieu, chacun se connaît et donc se salue par politesse.

Un des rituels largement explicité par les jeunes est celui de la "passation de pouvoir". En effet, un tournus implicite est établi entre les différentes générations de jeunes. Les "grands" (plus de 20 ans) restent près du banc de pierre alors que les plus jeunes "squattent" le banc sous le cèdre. A un moment donné, les plus grands sont amenés à s’en aller et "faire leur vie" et donc, ce sont les plus jeunes qui prennent leur place et qui sont remplacés par de nouveaux "jeunes". Comme Madame Kast nous l’a confirmé lors de notre entretien, ce cèdre a vu passer plusieurs générations de jeunes.

Un autre code chez les jeunes veut que chacun amène sur place sa boisson. Cela leur coute moins cher que le bistrot. A contrario, les dames du tea-room vont précisément dans ce dernier car elles se font servir, pour le même prix qu’à la COOP qui est un self-service. "Pour le même prix, on est servies et on a même droit à un chocolat avec. En plus, le patron est sympa !"

L’analyse :

"Sans amis, nul ne voudrait vivre !". Cette phrase d’Aristote illustre bien l’importance pour tout un chacun de se sentir appartenir à un groupe, une famille, une société. Nullement démodée, bien au contraire, elle met en exergue le fait que cela constitue un besoin fondamental dans le développement de soi. D’ailleurs, nous avons pu le constater au travers du groupe de jeunes du Parc de la Mairie ainsi que du groupe de dames du tea-room "Les Fougères".

En effet, les liens d’amitié au sein du groupe de pairs "assument une série de fonctions stratégiques auprès d’individus qui se trouvent conjointement confrontés à une même série de réalités développementales : la nécessité de s’émanciper de la tutelle parentale, l’accès aux réalités hétérosexuelles et la construction de l’identité." [3] D’ailleurs, nous avons pu l’identifier au travers de nos entretiens avec ces jeunes. Du fait qu’ils considèrent le Parc comme leur "première maison" , ils démontrent la volonté de s’éloigner du cercle familial et ainsi acquérir une certaine autonomie. De plus, selon leurs propos, ils échappent ainsi au contrôle parental. Comme l’explicite Claes dans son ouvrage, "l’affirmation de l’autonomie constitue une des principales tâches de l’adolescence ; la fréquentation des amis favorise l’appropriation progressive d’une vie sociale en dehors du foyer et de la zone d’influence parentale." [4]

Dans l’absolu, le fonctionnement du groupe des aînées du tea-room s’apparente à une forme de développement de soi. Bien qu’a priori on puisse penser qu’à cet âge-là, l’identité soit construite et que l’émancipation vis-à-vis des parents soit acquise, il en demeure que notre identité ne cesse de se développer au gré de nos expériences de vie. De plus, le besoin de s’éloigner du foyer se remarque dans le fait qu’elles se rencontrent au tea-room et non chez l’une d’elles.

Plus que de développer le sentiment d’appartenance, la fréquentation d’un groupe confère à la personne un certain statut social. Dès lors, il convient à chacun de l’assumer ou non, en continuant la fréquentation de ce groupe ou non. Nous pouvons ici supposer que les dames du tea-room tirent une certaine satisfaction à l’égard de ce statut, puisque cela fait plus de vingt ans qu’elles se fréquentent. "Chacun cherche à s’insérer dans un groupe pour se trouver une place et acquérir une forme de reconnaissance et de statut." [5]

En plus de favoriser le sentiment d’appartenance, l’affiliation à un groupe de pairs permet une reconnaissance sociale au sein de ce groupe. En effet, chacun peut s’y sentir valorisé et reconnu par le biais d’activités communes, qui sont définies comme étant vectrices de normes sociales par le groupe. La fréquentation d’un groupe de pairs favorise ainsi l’acquisition d’habiletés sociales transposables au quotidien.

Cela est d’autant plus important au moment de l’adolescence car "(…) pour la première fois, les individus participent activement à la construction de leur propre univers social en s’associant à des pairs qui partagent un certain nombre de dimensions importantes caractérisant un style de vie particulier." [6] Cette acquisition n’est pas anodine car elle va dès lors influencer les modes de relations et de socialisation futurs de ces personnes. Il serait intéressant de s’interroger sur les relations adolescentes des dames du tea-room pour comprendre comment elles en sont arrivées à se rencontrer. De plus, nous pouvons nous poser la question des relations futures des jeunes du parc de la Mairie !

Le groupe constitue également un lieu de ressources important pour chacun. Etymologiquement, le terme "pair" signifie "personne semblable quand à la fonction, la situation sociale" [7] . De ce fait, on peut supposer que les personnes d’un même groupe ont été, sont et seront confrontées à des problématiques similaires. De plus, par leurs centres d’intérêts communs, ils peuvent partager et échanger librement, y trouvant ainsi l’écoute et la compréhension nécessaire à leur épanouissement personnel. Dès lors, le groupe constitue un lieu d’écoute privilégié.

Concernant nos groupes-cibles, cela se démontre par le fait que les dames du tea-room peuvent ainsi appréhender la retraite d’une manière positive, en ayant des perspectives communes, ce qui nous fait supposer qu’elles ne subiront pas d’exclusion sociale. Elles ont en effet activé, depuis plus de vingt ans, un autre réseau social que le professionnel, et de fait il ne sera pas coupé lors de leur entrée en retraite.

Pour les jeunes, l’émancipation vis-à-vis des parents ainsi que leur entrée dans le monde adulte peut être discutée sans tabou de par leur statut social égal. "Les relations sont caractérisées par la réciprocité des échanges et des attentes. Les relations d’amitié sont volontaires, l’interdépendance est la règle dominante, puisque chacun peut rompre une relation jugée inéquitable (Hartup et Laursen, 1991)." [8]

Du fait que les rapports établis entre ces personnes ne soient pas hiérarchisés, les discussions s’orientent autant sur des éléments de la vie de tous les jours que sur des problématiques plus lourdes. Ainsi les échanges se font la plupart du temps dans un sentiment de sécurité. Le groupe apporte donc un support non négligeable ainsi qu’une forme d’attachement.

Conclusion :

En conclusion, grâce à ces deux groupes, nous avons pu constater l’importance du groupe de pairs. En effet, quel que soit l’âge, l’être humain à besoin d’autrui pour se développer, se construire et s’affirmer. Selon nous exagérée, l’interrogation que pose Cicéron reste d’actualité : "Est-ce vivre que de ne pouvoir se reposer dans l’affection d’un ami ?". Nous avons en effet constaté que c’est un réel besoin pour nos deux groupes-cibles que d’avoir des amis, et, en extrapolant, sans doute pour tout un chacun. Sans ce lien social, beaucoup ne sortiraient pas de chez eux, poussant ainsi à son paroxysme l’exclusion sociale. Nous pouvons d’ailleurs supposer que sur la ville d’Onex, de nombreuses personnes anonymes ne bénéficient pas d’un lien social assez fort pour rompre leur solitude.

De plus, tous nous l’ont souligné, un manque de structures pour les jeunes adultes se fait sentir. En effet, le contexte architectural d’Onex favorise, à l’heure actuelle, la routine "métro-boulot-dodo" pour les personnes actives. Il conviendrait de se pencher plus en avant sur cette question, en se demandant comment favoriser l’émergence de nouveaux liens sociaux et de solidarités sur cette commune. Il faudrait également s’interroger sur les possibilités d’aménagement du territoire afin de créer des lieux de rencontres favorisant la mixité sociale, tant sur le plan des générations qu’entre le vieil Onex et la Cité Nouvelle.

Déborah Pagano et Bénédicte Dubuis
 

[1] In. "La rue attractive, parcours et pratiques identitaires des jeunes de la rue", M. PARAZELLI, éd. PUQ, 2002, page 18

[2] www.onex.ch

[3] In "L’univers social des adolescents", M. CLAES, édition PUM, Québec, 2003. Page 94

[4] Idem page 95

[5] Idem page 20

[6] Idem page 20

[7] Définition trouvée sur le site http://www.sfmg.org/Groupe_Pairs/gdp_concept.html (page consultée le 18.12.08)

[8] Idem pages 38-39