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Turbulences et enjeux de la formation et de l’insertion professionnelle
Par Christophe Amos

Turbulences et enjeux de la formation et de l’insertion professionnelle

Notre groupe d’enquête a décidé d’un commun accord de consacrer un article de fond aux thèmes de la formation et de l’insertion professionnelle. En effet, ces deux domaines ont été fortement présents lors des entretiens que nous avons menés. Ils ont été évoqués spontanément dans tous les entretiens. Lorsque ces sujets étaient abordés, l’atmosphère des entretiens se faisait plus sérieuse, plus tendue parfois. Il semble d’ailleurs que la formation et l’insertion professionnelle représentent de tels enjeux que l’on n’en rit pas. Quand une personne parlait de ses difficultés, c’est avec respect qu’elle était écoutée par une assemblée le plus souvent touchée. Souvent, les uns et les autres se sont conseillés et encouragés. Pour nous aussi enquêteurs, dont deux se réorientent professionnellement en suivant les cours de la HETS, ces thèmes sont apparus comme centraux quand nous nous sommes replongés dans les souvenirs de nos 14-18 ans afin de mieux définir les contours de notre recherche. La jeunesse est une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Or, l’accès à une vie indépendante de la famille dont l’on est issu passe par l’insertion professionnelle et son corollaire, la formation. Bref, rédiger un article portant sur ces thèmes nous a paru évident.

Dans un premier temps, nous nous penchons sur certains enjeux de la formation et de l’insertion professionnelle dans la perspective de mener sa future vie d’adulte. Nous abordons ensuite le sujet de ces parcours de formation non-linéaires qui nous ont été relatés, puis celui lié au choix de la profession envisagée. Le dernier point est dévolu à certains enjeux liés aux ruptures de formation ou professionnelles et aux politiques publiques en la matière. Cet article est bien sûr fondé sur les contenus des entretiens mais également sur des réflexions et des apports conceptuels provenant d’interventions de professionnels dans le contexte des cours ou de l’enquête ainsi que de nos lectures spécifiques (articles, recherches, livres).

Données sur les jeunes interrogés et représentativité de l’enquête

Une tour dans Onex
Vue d’Onex

Les 28 jeunes (âgés de 14 à 18 ans, sauf un de 13 et un autre de 20) interrogés ne sont pas représentatifs de l’ensemble de cette tranche d’âge habitant la commune d’Onex. Toutefois, ils représentent un certain reflet de la diversité de la jeunesse Onésienne, soit des appartenances à différents milieux socioculturels (logement dans des « grandes barres » de locatifs, des petits immeubles ou des villas, p.ex.).

Les origines nationales des familles sont variées : Italie, Portugal, Espagne, France, Pologne, Kosovo, Maroc, Tunisie, Lybie, Argentine, Equateur, Afghanistan. Une seule famille entièrement Suisse a été identifiée alors que nous n’avons pas de donnée en ce qui concerne les familles de six jeunes. La mixité des nationalités au sein d’une même famille semble relativement fréquente, qu’elle inclue une part helvétique ou non.

Les groupes d’entretien du Marais et des Grandes-Communes sont constitués par des élèves du Cycle, respectivement de 9e filière A et de 8e année filière B (sauf un en 7e A). Sur ces 8 élèves du Cycle, 2 veulent faire un CFC, 3 l’ECG, un l’Ecole de commerce et un le Collège. Un garçon hésite entre deux écoles professionnelles (dont le CEPTA).

Tous les autres jeunes interrogés ont terminé leur scolarité obligatoire. Trois entreprennent un CFC, 7 l’ECG, 4 l’Ecole de commerce et 2 le Collège. Trois garçons n’ont pas de titre équivalent ou supérieur à un CFC, dont un cherche un travail. Une fille travaille dans la parfumerie et effectue une formation d’hôtesse d’accueil en parallèle. Quasiment tous les jeunes interrogés ont effectué la majorité de leur scolarité obligatoire à Genève, la plupart en totalité.

14 filles et 14 garçons ont participé aux entretiens.

Enjeux de la formation et de l’insertion professionnelle dans la perspective de mener sa future vie d’adulte

Dans la société helvétique actuelle, « le niveau de formation détermine grandement les revenus ». [1] « La formation a pris un rôle de pivot des inégalités ».1 [2] D’après Dominique Gros, directeur adjoint du Service de la recherche en éducation (SRED) à Genève, le niveau de formation limite le choix professionnel. Il relève que de ne pas être au bénéfice d’un diplôme suffisant rend l’insertion professionnelle plus difficile. Le présent contexte socio-économique est marqué « par l’augmentation des exigences en termes de certification et de qualification pour accéder au marché de l’emploi » . [3] Cette augmentation des exigences « affectera un jeune diplômé de l’université, à qui l’on demandera toute une série de stages avant d’accéder à l’emploi, tout aussi bien qu’un jeune mécanicien, qui devra aussi maîtriser des systèmes informatiques complexes pour exercer sa profession » . [4] Le contexte actuel engendre une forte concurrence pour accéder par exemple à une place d’apprentissage. Désormais, « ni les compétences d’un élève, ni sa motivation ne suffisent à lui ouvrir une place face à des camarades jugés plus compétents et plus motivés » . [5] Ces divers constats ne tiennent pas à un phénomène conjoncturel mais bien plutôt à une donne socio-économique structurelle.

Quatre jeunes
Ils se retrouvent à la Calle

Les propos que nous avons recueillis au cours des entretiens montrent que l’ensemble des jeunes que nous avons interrogés sont conscients du contexte décrit précédemment et des enjeux qu’il représente pour leur future vie d’adulte. En voici quelques extraits :

  • David, groupe des Promotions citoyennes : Je pense encore continuer mes études un bon moment pour avoir une bonne situation plus tard.
  • Sara, groupe des Promotions citoyennes : Les employeurs prendront plutôt des personnes qui ont de l’expérience vu qu’au jour d’aujourd’hui ce qu’ils demandent c’est l’expérience. Ca m’inquiète un peu parce qu’il y a de moins en moins de postes d’enseignants et en fait, en rentrant en première année à l’uni, il n’y a pas d’examens. Mais à la fin de la première année, il faut envoyer un dossier et il n’y a que 100 personnes qui sont choisies. Ça met un peu la pression. Si on n’est pas pris qu’est-ce qu’on va faire ?.
  • Gwendoline, groupe des filles des salles de gym : Est-ce que l’école que je fais va m’ouvrir quelques portes pour travailler ou juste quelques portes pour continuer l’école ? Est-ce que ça va me servir à quelque chose pour l’avenir ? Surtout en Suisse, on ne peut pas faire grand chose sans papier. Par ailleurs, Karen (groupe des Marais, 9e année du Cycle, filière A) est la seule qui a évoqué une ambition hiérarchique en souhaitant, après de l’expérience comme éducatrice de la petite enfance, devenir directrice de crèche.

La grande majorité des jeunes que nous avons interrogés appréhende leur avenir économique. Les images associées aux SDF ont parfois été utilisées pour illustrer dans leurs propos ces fortes craintes : Tu ne vas pas te retrouver avec les clochards autour d’un tonneau qui brûle, j’ai peur de me retrouver à la rue, j’espère ne pas vivre sous un pont ou encore en parlant de quelques économies, ça c’est tout de l’argent où au moins les premiers mois on sait qu’on ne va pas mourir de faim, c’est déjà bien. Ainsi, l’on souhaite avant tout un travail stable qui permet d’avoir suffisamment d’argent pour vivre, pour avoir un toit, de quoi manger et puis de payer les assurances, les choses comme ça, pour ne pas être inquiétée toutes les fins de mois. Nous n’avons pas recueilli de propos qui expriment des aspirations à un niveau de vie matérielle élevé, si ce n’est que de pouvoir partir en vacances et de rares mentions du rêve d’habiter dans une maison, rêve vite relativisé en disant qu’un bel appartement suffirait.

Reste que malgré l’incertitude et les craintes, les jeunes que nous avons rencontrés sont porteurs de confiance : J’crois que y aura toujours une solution, surtout ici en Suisse, y a plein de portes qui s ouvrent. Maintenant, c’est a toi de faire le maximum, j’pense y a toujours des solutions, ici et partout. Au fond j’pense qu’on est assez confiante. Tous ne tiennent pas le même discours que Gwendoline mais nous avons généralement perçu un peu d’optimisme et de confiance chez chacun.

Lorsque les jeunes évoquent le projet futur de fonder une famille, le travail et son revenu occupent une place centrale. En effet, si tous ont exprimé le désir d’avoir des enfants et de vivre en couple, ils ont ajouté qu’au préalable la situation professionnelle doit être stable. La grande majorité pense que les deux parents travailleront et ceux qui préféraient qu’un parent reste à la maison disent que la décision dépendra du revenu effectif du ménage.

Dans le contexte de formation et de d’insertion professionnelle qu’ils vivent, les jeunes envisagent l’avenir au jour le jour, comme plusieurs nous l’ont dit.

Des parcours de formation non-linéaires

Le Cycle des Marais
C’est ici que nous avons interrogé plusieurs jeunes filles

Sur les 20 jeunes qui ont terminé leur scolarité obligatoire, nous en avons identifié 8 qui ont eu un parcours de formation non-linéaire. C’est-à-dire qu’ils ont changé de voie de formation par rapport à celle qu’ils avaient choisie à la sortie du Cycle. Pour les 13 autres, nos données ne nous permettent pas d’être certain qu’ils ont eu jusqu’à présent un parcours linéaire. Certains ont arrêté un apprentissage en entreprise pour débuter l’ECG, d’autres ont fait le contraire ou sont sortis de l’Ecole de Commerce ou du Collège. Sur la base de nos données qui ne comprennent pas l’ensemble des interviewés, nous pouvons également relever que 3 jeunes sont, à l’âge de 18 ans, en première année de leur formation actuelle qui durera entre trois et quatre ans. Deux autres sont dans la même situation à l’âge de 17 ans. Sur la base d’études cantonales menées par le SRED, la recherche sur la question de la jeunesse à Versoix [6] mentionne que 30% des élèves qui ont terminé le Cycle dans la filière A se réorienteront dans les deux années qui suivent. Ceux de la filière B seront 70% à se réorienter dans le même temps. Ce que nous avons pu relever dans le cadre de nos entretiens dans la commune d’Onex semble ainsi correspondre grosso modo aux chiffres cantonaux.

Les raisons de ces parcours non-linéaires sont diverses. Dans le contexte des ruptures de contrats d’apprentissage en entreprise, « on demande très ou trop tôt aux jeunes de 14-15 ans de décider de leur futur métier. Ce choix précoce ne représente pas leur motivation profonde. Il n’est que transitoire » [7] stipule une recherche. Cette difficulté n’est évidemment pas seulement inhérente au domaine de l’apprentissage. Une fille nous a ainsi affirmé qu’elle voulait arrêter l’ECG car elle ne souhaitait plus travailler dans le domaine médical. Par ailleurs, à la fin du Cycle il n’est pas évident d’ajuster les aspirations de formation future aux chances réelles de réussite, d’autant plus lorsque les enjeux sont importants comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent. Les parents ils veulent toujours qu’on fasse mieux que eux quand ils étaient petits précisait Karen au sujet de l’école. Les désirs parfois divergents entre l’élève et ses parents doivent se réajuster, jusqu’à se confronter à la réalité d’un échec dans certains cas. A Versoix, « les jeunes semblent privilégier plus que leurs parents (…) l’école professionnelle à plein temps et l’école de culture générale » [8], alors que le Collège a plus la faveur des parents que celle des élèves de 9e année.

Commencer le Collège n’est pas forcément motivé par l’obtention de la maturité : Ma mère elle veut absolument que je fasse une année de Collège parce qu’après ça ouvre les portes vers plein d’écoles plus facilement raconte Marine. Après quelques temps passés au Collège ou à l’Ecole de commerce, en cas de non-promotion il est plus aisé de réussir une réorientation vers l’ECG ou un CFC par exemple. La concurrence n’en est que plus rude pour ceux qui ne proviennent pas de ces niveaux de formation là. Ce genre de mouvement existe dans toutes les filières de formation si bien qu’il ne reste plus assez de choix et de place pour ceux qui se retrouvent en queue de peloton des niveaux de formation.

Le manque d’offre de places d’apprentissage en entreprise aboutit pour certains à s’inscrire dans une école en attendant de pouvoir commencer le CFC souhaité. L’alternative est d’effectuer son CFC dans un métier qui ne plaît pas vraiment. Or, suivre une formation pour ces raisons ou parce que l’on ne sait pas quoi faire d’autre est source de démotivation et entrave les chances de réussite, comme nous l’avons entendu dire au cours de nos entretiens.

Trois jeunes
Ces trois ados sont au Cycle des Grandes-Communes

Ces parcours non-linéaires er les difficultés rencontrées en matière de formation marquent les jeunes que nous avons rencontrés. Ils sont très heureux d’avoir décroché une place d’apprentissage ou redoutent une possible réorientation lorsqu’ils sont en situation délicate quant aux notes scolaires. Les projets de formation se font plutôt à court terme, on attend de voir ce qui se passe. On prévoit parfois des alternatives. On ne rêve pas trop, de peur d’être déçu. On se réjouit de finir l’apprentissage pour rentrer pleinement dans le monde professionnel et ainsi gagner son indépendance.

Dominique Gros a relevé dans le cadre de son intervention à la HETS que nous connaissons un allongement généralisé de la durée des études. Cet allongement provient notamment de ces parcours de formation non-linéaires, des enjeux et difficultés de l’accès à l’emploi qui poussent à obtenir la certification la plus élevée possible.

Le choix de la profession

Les entretiens que nous avons conduits montrent qu’il n’est pas aisé de se déterminer pour une profession. Sur les 25 jeunes que nous avons interrogés et qui suivent actuellement une formation, 4 n’ont aucune idée de ce qu’ils veulent faire, 6 semblent avoir effectué un choix et les 14 autres émettent des souhaits mais n’ont pas pris de décision.

Concernant les 5 personnes qui n’ont aucune idée, une est au Collège, deux sont à l’ECG dont l’une va arrêter cette école et chercher un stage ou une place d’apprentissage sans vraiment savoir dans quel domaine. Une autre fille travaille dans une parfumerie en parallèle d’une formation d’hôtesse d’accueil mais la perspective de ces deux professions ne lui convient pas. Enfin, après une année d’inactivité, un garçon vient de débuter l’Ecole de commerce sans savoir quelle profession il souhaiterait exercer, mais il n’aimerait pas travailler dans un bureau, être enfermé dans un bâtiment.

Les 14 jeunes indécis ont pour la plupart deux souhaits de professions entre lesquelles ils hésitent. La majorité de ces personnes indécises semble tenir aux professions qu’elles souhaitent. 5 tiennent des propos plus empreints de doutes, ce qui peut laisser supposer qu’elles changeront peut-être d’avis. Une minorité mentionne des secteurs professionnels plutôt qu’un métier défini, comme travailler dans l’hôtellerie, dans la communication ou encore la mécanique.

Procéder au choix d’une profession est un processus complexe qui comporte de multiples facteurs dont notamment les envies, les ambitions du jeune et celles de ses parents, mais aussi les réelles possibilités offertes. Notre enquête ne permet pas de procéder à l’analyse de ce processus mais il ressort des entretiens qu’un intérêt personnel et que le plaisir sont des facteurs qui pour la majorité des jeunes contribuent au choix effectué d’exercer une certaine profession :

  • David, qui se destine à la mécanique : Depuis toujours, j’ai aimé les voitures donc après je me suis dit, je vais poursuivre ce rêve que j’avais depuis longtemps.
  • Némat, en 8e B au Cycle : J’essaie de me diriger dans les maths, ingénieur, ingénieur architecte ou banquier, j aime depuis tout petit.
  • Mélanie, qui souhaite travailler plus tard dans l’informatique : Depuis que j’ai un ordinateur j’explore tout ce qu’il y a dedans (…), je mets mon nez dans tous les dossiers, dans tous les fichiers, et puis ça m’intéresse trop.
Gwendoline
Une des jeunes des salles de sport

Les professions associées à des formes d’aide aux personnes dans lesquelles le contact avec les gens est central ont la faveur des jeunes que nous avons rencontrés : enseignant, infirmière, hôtesse de l’air ou d’accueil, policier, métiers du social comme éducateur, ou éducateur de la petite enfance. Sans surprise, c’est avant tout des filles qui se destinent à ces horizons. Trois garçons pensent toutefois faire éducateur ou policier alors que deux filles envisagent sérieusement ce dernier métier. Les garçons penchent plutôt pour le travail de bureau (comptable, banquier, ingénieur), la mécanique, l’hôtellerie, la restauration ou encore le bâtiment.

Il est également intéressant de relever que parmi les trois qui entreprennent un CFC, deux sont certains de ne pas exercer le métier qu’ils apprennent. Ainsi, Dylan qui effectue un apprentissage à La Poste aimerait ensuite aller travailler dans l’entreprise de sa mère comme logisticien. Après son apprentissage d’employé de commerce, Alberto envisage de travailler dans la mécanique ou alors d’ouvrir un lieu de restauration rapide italienne. Il ouvrirait ce point de vente au centre ville car à Onex les gens n’ont pas assez de moyens pour consommer.

Le dialogue suivant résume bien la difficulté à laquelle les jeunes sont confrontés quant aux choix d’une formation et d’une profession : Sara L. : Moi j’ai aussi peur par rapport à.., est-ce qu’on va aimer le travail qu’on fait. Si au bout de 2 ans on déteste le travail, on va faire quoi, on peut pas tout repartir à zéro, recommencer des études. Gwendoline : C’est faisable, mais faut avoir le courage Sara L. : C’est ça, tu te retrouves à 20 ans, t’aimes pas ce que tu fais Manel : En même temps faut bien choisir Gwendoline : De toute façon la vie elle n’est pas stable, tu ne vas pas garder un travail 50 ans. Tu vas changer plusieurs fois avant de trouver le bon, j’pense.

Reste que pour la plupart des jeunes interrogés, dans la période actuelle de formation qu’ils traversent, il est difficile d’imaginer exercer plusieurs professions dans sa vie et pour ce faire de devoir éventuellement se former à nouveau.

Ruptures de formation et d’insertion professionnelle : enjeux et politiques publiques

Miloche
Un des jeunes du Cycle des Grandes-Communes

La recherche sur la jeunesse de Versoix [9] aborde la problématique des ruptures de formation et relève que la durée de cette période hors formation scolaire dépend notamment des ressources dont dispose chaque jeune confronté à cela. En effet, la personne doit élaborer un nouveau projet et le mettre en œuvre, ce qui nécessite des compétences diverses qui font parfois défaut. La recherche sur la jeunesse de Versoix évoque notamment comme ressources la capacité d’initiative, la motivation du jeune ou encore le soutien que peut lui apporter son entourage par exemple pour mener les démarches utiles auprès des administrations. La même recherche mentionne que ceux qui ne bénéficient pas des ressources nécessaires risquent « de s’installer dans cet entre-deux entre la sortie de formation et la réentrée. Ces jeunes pour la plupart finissent par tourner en rond dans leur quartier ou leur commune ». [10] Les auteurs de cette recherche évaluent que le nombre de jeunes en rupture de formation en cours d’année et sans ressources particulières se monte à une trentaine chaque année dans la commune de Versoix.

Lors de notre enquête à Onex, nous avons effectué des observations du même ordre que ces constats de la recherche sur la jeunesse de Versoix. Nous n’avons pas posé de questions spécifiques à cette problématique si bien que nos données sont lacunaires. Toutefois, les récits que nous avons recueillis indiquent avec certitude que quatre jeunes sont passés par une période prolongée sans activité de formation. Trois pendant une durée d’un an et un pendant quatre ans. Ce dernier à finalement trouvé un travail de peintre en bâtiment mais la reprise d’une vie active n’est pas facile : Pour l’instant ça va mais on attend la suite… en fait, je ne suis pas encore habitué au travail à cause des 4 ans de galère. Je commence à 8 heures comme à l’école (ndr : rires). Même quand je galérais je me suis levé à cette heure, je ne pouvais pas rester chez moi. Son entourage familial lui a mis « la pression » pour qu’il reprenne une activité : ça s’est calmé depuis que j’ai trouvé un boulot, ils me font plus chier, ils ne m’énervent plus.

« Ruptures scolaires : la galère ?! »
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Ces quatre jeunes qui ont « galéré » pendant un an et que nous avons interviewés ne sont pas les seuls à vivre cette situation à Onex. Nous en avons rencontré d’autres au cours de notre enquête. Tous ont l’habitude de se retrouver avec des copains de galère dans des lieux comme le parc de la Mairie, la rue de La Calle ou le vidéoclub en face de la Coop. D’autres copains se joignent à eux lorsqu’ils ont terminé leur journée. Des commerçants se plaignent des nuisances et disent que cela fait fuir leur clientèle. Ces regroupements de jeunes en cours ou en fin de journée alimentent le sentiment d’insécurité présent dans la commune. C’est l’un des enjeux sociaux liés aux ruptures de formation ou d’insertion professionnelle.

La Maison Onésienne
Lieu de vie d’Onex

D’autres enjeux sont mentionnés par une recherche . [11] Après plus d’un an et demi d’inactivité, les choses se gâtent. L’estime de soi, la confiance en soi diminuent, puis la déprime peut survenir, la consommation de substances s’installe ou augmente et entraîne des comportements délinquants rendant difficile une reprise de formation.

Les politiques publiques semblent avoir pris la mesure des enjeux sociaux liés aux ruptures de formation ou aux difficultés d’insertion professionnelle. Nous avons pu observer à Onex l’atelier devoirs mis en place à la maison Onésienne par les travailleurs sociaux du service communal Jeunesse et Action Communautaire. Nous avons également vu à l’œuvre Humberto Lopes, coordinateur et responsable de l’équipe des travailleurs sociaux hors murs (TSHM) de la région Rhône-Aire. Il reçoit des jeunes en situation de difficulté d’insertion professionnelle pour les aider à rechercher du travail temporaire ou des petits boulots. Il souligne par ailleurs que ces jeunes ont de la peine à s’organiser, à venir dans son bureau sur rendez-vous. L’OFPC a récemment ouvert un office sur la commune. Dominique Gros nous a par ailleurs présenté le système du Réseau d’enseignement prioritaire de l’école primaire dont les établissements des Tattes et du Gros-Chêne font partie. Il a souligné que l’école des Tattes est estimée par l’Etat comme la plus socialement défavorisée du canton. La recherche sur la jeunesse de Versoix relève que le conseil d’Etat prévoit une meilleure coordination des dispositifs locaux (TSHM ou Upados pour Onex) et cantonaux (OFPC, Hospice Général, OCE, Infor Jeunes, etc.) dans le but de repérer rapidement les jeunes en difficulté d’insertion et de mieux les aider et les suivre.

Ces politiques publiques sont réjouissantes. Je tiens cependant à conclure cet article par une note politique plus personnelle. L’efficacité des actions sociales décidées par le canton dépend notamment des moyens en terme de temps de travail mis à disposition des professionnels chargés de les réaliser. Or, bien souvent les nouvelles actions décidées par l’Etat doivent se réaliser sans budget supplémentaire, ni diminution de tâche. Dominique Gros nous a déclaré que depuis les années 90 les inégalités sociales sont en forte croissance à Genève et que le budget par élève a diminué. Dans le même temps, le PIB cantonal a augmenté de 54%. Des moyens financiers, qui certes ne sont pas à eux-seuls un gage de réussite, existent donc pour tenter de diminuer un peu les inégalités sociales. Toutefois, ces moyens ne sont pas dans les mains de l’Etat. Un autre mode de répartition des richesses passe par la décision des citoyens. Il me semble de ce fait fondamental que la réalité des difficultés sociales observées « sur le terrain » soit plus largement diffusée. Cela demande un effort de communication de la part des travailleurs sociaux et d’autres acteurs, ainsi que des canaux d’information prêts à relayer ces messages et capables d’atteindre le grand-public.

Christophe Amos
 

[1] Propos de René Lévy, professeur de sociologie à l’UNIL, l’un des six auteurs du « Rapport social 2008 », repris dans un article signé par l’ATS, « Les inégalités ont la peau dure en Suisse », in « Le Courrier », Genève, p. 6, 10 décembre 2008

[2] Propos de René Lévy, professeur de sociologie à l’UNIL, l’un des six auteurs du « Rapport social 2008 », repris dans un article signé par l’ATS, « Les inégalités ont la peau dure en Suisse », in « Le Courrier », Genève, p. 6, 10 décembre 2008

[3] WICHT Laurent, CHRISTE Etienne, CHUARD Catherine, « Recherche-action sur la question de la jeunesse à Versoix : Une Jeunesse versoisienne ou différentes façons de vivre sa jeunesse, rapport final », Genève, HETS-IES, mars 2008, p. 15

[4] Op. cit. (WICHT Laurent, CHRISTE Etienne, CHUARD Catherine, « Recherche-action sur la question de la jeunesse à Versoix), p. 13

[5] BERGER Christian, BEHRENS Matthis, CODONI-SANCEY Caroline, FORSTER Simone, MARTIN Corinne, « Politique de l’éducation et innovations : la transition école, emploi » in « Bulletin CIIP », Neuchâtel, n° 19, 2006, p. 7

[6] Op. cit. (WICHT Laurent, CHRISTE Etienne, CHUARD Catherine, « Recherche-action sur la question de la jeunesse à Versoix), p. 68

[7] FERRON Christine, « La santé des jeunes en rupture d’apprentissage : une recherche-action sur les modalités de soutien, les déterminants de la santé et les facteurs favorisant une réinsertion socioprofessionnelle », Collection raison de santé, Lausanne, Institut Universitaire de Médecine Sociale et Préventive, 1997, p. 102

[8] Op. cit. (WICHT Laurent, CHRISTE Etienne, CHUARD Catherine, « Recherche-action sur la question de la jeunesse à Versoix), p. 38

[9] Op. cit. (WICHT Laurent, CHRISTE Etienne, CHUARD Catherine, « Recherche-action sur la question de la jeunesse à Versoix)

[10] Op. cit. (WICHT Laurent, CHRISTE Etienne, CHUARD Catherine, « Recherche-action sur la question de la jeunesse à Versoix), p. 69

[11] Op. cit. FERRON Christine, « La santé des jeunes en rupture d’apprentissage : une recherche-action sur les modalités de soutien, les déterminants de la santé et les facteurs favorisant une réinsertion socioprofessionnelle »