Jeunesse-precaire

La situation des jeunes en rupture au Lignon

mercredi 13 janvier 2010 par Dimitri Verdon

Avant de lire ce qui va suivre, nous tenons à préciser que cet article et ses éventuelles hypothèses se basent uniquement sur les propos des personnes que nous avons interviewées, que ce soit des jeunes vivant au Lignon, des travailleurs sociaux, ou des politiques publiques. En aucun cas, nous ne nous permettons d’en faire une généralité ou des conclusions hâtives.

Notre sujet global dans cette enquête est la rupture de formation. Après être allés plusieurs fois sur le terrain, nous nous sommes rendu compte que l’identité que se font les jeunes par rapport à leur quartier pouvait avoir une influence sur cette rupture de formation. Nous avons alors essayé de creuser une piste en partant de l’hypothèse suivante : « le fort sentiment d’appartenance au quartier peut être vécu parfois comme un obstacle ou un moteur positif ». Au début de notre enquête, nous pensions que si les jeunes du Lignon, s’identifiaient à leur quartier, cela pouvait les empêcher de se construire une identité par un biais extérieur.

 La cité du Lignon, une microsociété en elle-même

Vivre au Lignon, c’est vivre dans une microsociété. Cette cité est composée de tous les éléments qu’une ville pourrait posséder. Il y a un centre commercial, des médecins-généralistes, une école, des garderies, un centre d’animation et même une permanence pour les questions d’ordre sociales et administratives. Et pour caricaturer le tableau, il y a un Mac Donald’s juste à côté du quartier ! L’immeuble du Lignon, long de 1,060 km donne l’impression d’une muraille protégeant une forteresse. Comme le dirait Cherif, les habitants pourraient y vivre en autarcie pendant des années.

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Place de rencontre des jeunes, devant l’école

« Le phénomène de clôture a pour corollaire le sentiment d’enfermement spatial fréquemment exprimé par la jeunesse du quartier. [… ]. Le territoire est surtout culturellement inventé et construit. L’espace de la cité est approprié et investi mentalement par les adolescents. C’est un fait bien connu que la colonisation des espaces collectifs et publics par les groupes de jeunes dans les grands ensembles de banlieue ». (Lepoutre, 1997, p. 45)

D’un point de vue sociologique, vivre en microsociété, c’est aussi passer par différents échelons. Il y a plusieurs facteurs qui permettent à un jeune d’évoluer dans « l’échelle hiérarchique » symbolique du quartier. Notamment, de créer sa construction identitaire afin d’avoir une place dans cette microsociété. Les facteurs qui influencent l’évolution du jeune dans son parcours de sociabilité sont : l’âge dans un premier temps, le sexe, en effet, « le groupe de copains » est typiquement un comportement masculin. Selon l’auteur Michel Fize, le groupe pour les jeunes garçons remplit une fonction d’assurance, elle permet de consolider une identité qui s’affirme : « devenir soi passe alors par l’autre, avec l’autre. Ce qui donne naissance à un espace intermédiaire, coincé, pour un temps plus ou moins long, entre le monde de l’enfance et le monde adulte. » (Fize, 2008, p.52).

Lors de notre immersion, nous avons très peu vu de jeunes filles au sein du Lignon alors que les jeunes garçons étaient plus présents dans l’espace public. De fait, en discutant avec les TSHM de la commune de Lausanne, on peut constater que l’invisibilité des filles dans les quartiers est une problématique récurrente. La présence familiale dans le cercle de pairs est aussi un facilitateur d’intégration dans une bande de copains par exemple. En effet, Greg, nous confirme que la présence de ses cousins au sein du quartier l’a aidé à accéder à un groupe. La reconnaissance et la réputation au sein du groupe sont également des éléments importants. Par exemple, appartenir à un groupe de musique, tel que « Mixcité », le groupe de hip-hop du Lignon.

Les parents tolérants
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La place qu’occupe un jeune au sein du quartier est aussi un élément à souligner. Selon la reconnaissance ou la réputation que le jeune a, il aura une place bien définie au sein de la cité.

En résumé, nous pensons que cette règle vaut également pour d’autres jeunes issus de quartiers. Lors de notre immersion, notre groupe d’enquête a également dû passer par ces fameux échelons invisibles. Nous avons rencontré le travailleur social hors murs, dans un premier temps. Ce contact nous a permis de rencontrer deux jeunes du quartier plutôt bien insérés au sein de leurs pairs et d’avoir une certaine crédibilité envers eux. Nous avons pu rencontrer deux jeunes filles dans la brasserie grâce à Greg qui les a intercepté dehors, et grâce à sa notoriété, les filles ont été d’accord d’avoir un échange avec nous. Puis, lors de notre dernière visite, nous avons pu avoir une discussion ouverte avec le groupe d’amis de Greg et Diego. Ces derniers étaient présents et nous connaissant déjà, cela a légitimé le fait de les aborder.

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Squat devant le centre commercial

Dans toutes les rencontres formelles ou informelles, tous les jeunes nous ont bien précisé que l’on n’arrivait pas dans leur bande par hasard. Selon les âges, ils occupent des espaces géographiquement différents. Par exemple, Diego nous a dit que vers l’âge de 12-13 ans, ils jouaient en bas de son immeuble, sous l’œil attentif de ses parents. Puis, il nous précise bien que vers 15-17 ans, lorsqu’il sait que ses intentions ne sont plus de jouer mais peut-être d’effectuer des actes « répréhensibles » avec ses copains, il se rend plutôt en ville de Genève pour les faire, loin du regard, des parents, des voisins ou toutes personnes susceptibles de le reconnaître. D’ailleurs, comme Cherif nous le disait, les jeunes filles en âge d’avoir un petit copain, sortent du quartier pour faire leurs expériences, loin des yeux des grands frères, et plus globalement de la famille. Car la réputation est très importante aux yeux des adolescents et il est nécessaire de la préserver si l’on veut garder un respect au sein de ses pairs.

Pour illustrer le paragraphe ci-dessus nous avons choisi d’amener un complément théorique sur la construction de l’adolescence. Si Rableais a pu dire que le rire est le propre de l’Homme, l’on peut dire aussi que le groupe est le propre des adolescents, c’est chez eux comme une deuxième nature. Le regroupement est un processus nécessaire chez l’adolescent. L’enfant a avant tout une vie familiale et scolaire, il n’a a pas à proprement parler de vie personnelle – bien qu’il n’est pas rare de voir des enfants de 6-7 ans former de petite bande, mais cela reste principalement dans l’enceinte scolaire - plus tard, lorsqu’il devient adolescent, il a envie de se dégager de l’emprise familiale. La bande lui permet de pouvoir exprimer sa nouvelle identité. Le groupe remplit des fonctions sociales et identitaires pour le jeune. Cela peut s’expliquer en terme de besoins psychologiques propres à l’adolescence. Il s’agit alors d’acquérir une stature sociale au milieu de ses pairs et de grandir avec eux.

« Un peu comme le fœtus, l’adolescent ne songe qu’à sortir. Sortir, c’est pour lui le moyen de s’en sortir, de quitter le monde de l’enfance, de se livrer à toutes sortes d’expériences, d’endosser de nouveaux rôles sociaux, de conforter ses identités. » (Fize, 2008, p. 238).

 Rupture de formation et forte identité au quartier : existe-t-il une corrélation entre les deux ?

Lors de nos interviews, nous avons essayé de trouver une corrélation entre le thème de la rupture de formation chez les jeunes, âgés entre 15 et 25 ans, et la forte identification à la cité. Nous avouons volontiers que notre idée de base était que la forte appartenance à un quartier pouvait avoir une influence, relativement négative sur les jeunes. Nous nous demandions si cette appartenance pouvait aller jusqu’à les empêcher de sortir de leur cité pour aller voir ce qu’il se passait à l’extérieur. Notamment, pour aller chercher du travail. Après nos différents entretiens exploratoires, nous pouvons donc revoir notre position. En effet, cette identité spécifique au Lignon est vue comme une bonne influence auprès de la majorité de nos interlocuteurs. Cependant, certains d’entre eux ne pensent pas que cette identité peut être un moteur positif. Nous reviendrons sur cette position, plus tard dans l’article.

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Sur la terrasse

En réfléchissant à ces deux thématiques, nous nous sommes demandé si le sentiment d’appartenance au Lignon ne serait pas un support pour mieux accepter la rupture de formation chez un jeune ? Nous n’avons malheureusement pas de réponses toutes faites mais nous voulons partager dans cet article nos idées sur le sujet.

Si nous choisissons de poursuivre cette piste, nous pouvons essayer d’aller creuser plus profondément dans le thème d’appartenance comme support et identifier quels autres moyens peuvent être utilisés par ces jeunes afin de surmonter cette problématique actuelle qu’est la rupture de formation.

Lorsqu’un jeune se trouve en rupture de formation ou professionnel cela va générer en lui une certaine angoisse. Malgré que la société pense que les jeunes sont insouciants face à leur avenir professionnel, ce n’est qu’une impression car cela génère chez les adolescents de fortes angoisses que certains tentent d’atténuer avec une consommation parfois excessive de cannabis. Ce n’est bien sur pas une généralité mais tout le monde n’a pas les mêmes ressources pour réussir à surmonter ce genre de situation.

Auparavant, dans les civilisations plus anciennes et traditionnelles, le développement physique et psychologique, comme l’insertion sociale et l’acquisition des rôles, se faisait par étapes organisées et progressives. Aujourd’hui, tout est remis en cause comme le rôle de la famille, par exemple. Les processus traditionnels de socialisation sont bouleversés. Dans son ouvrage, Michel Fize parle d’adulescence (Fize, 2008, p.58) pour définir ces jeunes adultes encore dépendants de leur famille. Il s’agit donc de dire que l’état d’esprit juvénile se prolonge avec l’allongement de la scolarité et l’étirement de la période précédent l’insertion professionnelle. Le chômage et l’allongement des études en sont certainement la cause.

 La bande de copains comme support dans l’adversité

Pour définir la bande de copains, nous nous appuyons sur la définition donnée par David Lepoutre dans Cœur de banlieue : codes, rites et langages : « Le groupe de pairs, c’est simplement la « bande de copains » qui ont l’habitude de traîner ensemble, qui ont tissé des liens au fil du temps, en bas des cages d’escalier, dans les rues de la cité, dans les classes d’école, sur les terrains de foot, dans les salles de sport, en colonies de vacances, dans les centre de loisirs… » (Lepoutre, 1997, p. 104)

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Les jeunes se retrouvent souvent devant la Brasserie

De ce que l’on a pu observer, l’identification à un groupe de copains est primordiale dans un moment où le jeune se construit une identité. En effet, il ne possède pas de repères « professionnels » et parfois, est en conflits avec sa famille. Dès lors, il a besoin d’une aide pour surmonter ces difficultés et « ses copains de galères » peut en être une, comme le mentionne Cherif dans un entretien, le travailleur social hors murs du Lignon, lors d’un entretien : « Lorsque tu n’as pas réussi à l’école, et que tu te sens exclu par rapport aux autres jeunes de ton âge qui auraient leur diplôme en poche, le quartier est un moyen de protection. Le regard de la société te marginalise et t’indique une certaine « catégorie sociale » où le jeune s’installe. Il te faut alors des moyens de protection. Le quartier et le groupe de copains sont des moyens de protection grâce auxquels le jeune marginalisé se sentira à l’aise. »

On peut le constater, ce support peut être très positif comme le confirme Greg, un jeune que nous avons interviewé. Selon lui, la notion de groupe de copains rime avec respect et solidarité. Là où ce support pourrait devenir problématique, c’est lorsque le jeune ne peut plus se passer de son groupe de copains, où il se sent obligé d’être avec eux 20h/24 et a besoin de se tenir au courant tout le temps de ce qui se passe. Ce comportement l’empêche alors de voir ce qu’il se passe à l’extérieur ou de construire ses propres projets qui seraient indépendants du quartier et de ces bandes de jeunes. Comme en témoigne un jeune dans le film « Plus jamais je quitte l’Europe » (Justin Mc Mahon, Suisse, 2009), il n’a pu participer au projet de voyage au Maroc car il ne pouvait s’imaginer ailleurs qu’au Lignon. L’idée de pouvoir manquer un événement durant ces deux semaines d’absence, l’empêchait de faire le pas vers ce projet.

On pourrait très bien faire le parallèle avec le monde professionnel. Comme nous le dit Cherif Messaoudi dans un entretien : « Le quartier peut être handicapant dans leur insertion. Leur vision du monde peut être limitée et s’arrêter à un univers restreint. Le modèle de l’adulte est défaillant. De plus, le réseau de connaissances des jeunes est composé de personnes identiques vivant la même situation. [… ] Lorsque tu es collé au quartier et que tu n’as pas d’activités en dehors de voir les copains, et que tu ne te fais pas violence pour faire autre chose, tu peux rester scotché. [… ] Même si il y aurait du travail pour tout le monde, je pense que ce sentiment d’appartenance existerait toujours aussi fort, les jeunes seraient toujours présents dans le quartier. Les conditions de vie, de pauvreté seraient juste moindres, ils auraient des loisirs différents. ».

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(article rédigé par Sandra Stimoli et Laetitia Voegtlin)

 BIBLIOGRAPHIE

 

FIZE, M. (2008). Les bandes : de l’ « entre-soi adolescent » à l’ « autre-ennemi ». Paris : Desclée de Brouwer

LEPOUTRE, D. (1997). Coeur de banlieue : codes, rites et langages. Paris : O. Jacob.


Documents joints

26 janvier 2010
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1.7 Mo

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