Jeunesse-precaire

Entretien avec Marko Bandler

jeudi 14 janvier 2010 par Dimitri Verdon

Marko Bandler est le responsable du Service de l’action sociale et des solidarités (SASS), service spécifique à la commune Vernier.

Quel est votre parcours professionnel ?

Tout d’abord, je ne suis pas travailleur social à la base. J’ai un parcours un peu éclectique. J’ai fait une licence en sciences politiques à l’université, une formation que j’ai pu réaliser en Études supérieures et spécialisées (ESS). Je me suis spécialisé dans l’évaluation de l’action publique. J’ai ensuite travaillé deux ans à l’État de Genève comme évaluateur à la commission d’évaluation des politiques publiques. Je suis retourné à l’université en tant que chercheur en action collective, également en tant qu’enseignant dans le domaine des systèmes comparés. Je suis parti une année à New York pour faire de la recherche et j’ai terminé mon doctorat sur l’action collective. Enfin, j’ai postulé à Vernier. Mon parcours leur a plu car je suis passé par différents domaines tels que l’évaluation, la méthode et l’action collective. Je suis maintenant responsable du SASS depuis fin 2007.

Pouvez-vous nous faire un bref historique du SASS ?

Ce service est né il y a une vingtaine d’année car la commune de Vernier - comme la plupart des communes suburbaines, telles que Lancy, Meyrin, Onex, Carouge - s’est rendue compte que le dispositif d’aide sociale individuelle cantonal n’était pas satisfaisant. Les « mailles du filet social » étaient trop grosses et beaucoup de personnes se retrouvaient dans des situations compliquées. De manière plus général, le SASS est né pour porter assistance aux personnes qui n’étaient pas prises en charge de l’Hospice général.

Toutes les grandes communes suburbaines n’ont pas la même organisation au niveau de leurs services sociaux. A Vernier, il y a :

  • le service Jeunesse-emploi (géré par l’Arcade)
  • le service de l’action sociale collective et communautaire, ainsi que l’aide sociale individuelle (gérés le SASS)
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Marko Bandler, photo prise lors de notre entretien

Actuellement, au SASS, nous sommes 6 travailleurs sociaux (pour un total de 530% de temps de travail), 2 secrétaires et 1 responsable de service. D’autre part, nous faisons pas mal de contrats auxiliaires. Nous avons différents projets en même temps , nous donnons par exemple des cours de français pour les femmes migrantes.

Travaillez-vous en partenariat avec Arcade Emploi ?

Nous travaillons toujours en partenariat car nous sommes confrontés aux mêmes problématiques. Je fais également parti du comité de pilotage des TSHM, avec lequel j’ai une rencontre hebdomadaire pour parler de ce qui concerne l’action de terrain. Les TSHM ne sont pas uniquement confrontés à la problématique des jeunes en rupture, nous sommes donc très présents sur le terrain.

Avez-vous des permanences sur chaque quartier de Vernier ?

Oui. Nous avons un(e) travailleur(euse) social(e) répondant(e) pour chaque quartier. Une fois par semaine pendant environ 1h30, il y a donc une permanence d’accueil où tout le monde peut venir chercher des informations… Nous allons directement sur le terrain pour être en contact avec la population, c’est le principe du « pied dans la porte ». Si quelqu’un devait traverser toute la commune pour avoir accès à l’aide du SASS, nous ne serions pas suffisamment accessibles. Avoir un espace discret et proche des gens est un avantage. Vernier est une commune assez éclatée, donc si vous vivez au Lignon et que vous devez vous rendre à Vernier Village, c’est un peu compliqué, surtout à l’heure de pointe, à moins de savoir nager.

Au Lignon, nous collaborons avec Cherif de manière régulière, notamment sur des situations individuelles très lourdes. Ayant accès aux comptes, je peux débloquer des fonds et prendre du temps pour les situations d’urgence.

Je le fais car nous en avons la possibilité. Je fais le choix de toujours privilégier une action rapide. Ce qui nous différencie de travailleurs sociaux de l’Hospice général c’est que nous n’avons pas de cadre législatif contraignant. Nous n’avons pas à noter le moindre de nos mouvements ; c’est cela qui fait la force des services d’aide sociaux communaux. Je privilégie l’intervention auprès des êtres humains plutôt qu’une réunion avec l’administration ou avec un partenaire. Je suis très terrain car j’ai beaucoup travaillé dans le milieu associatif.

Thierry Apothéloz est donc votre supérieur hiérarchique. Imaginons qu’il n’en soit pas ainsi. Pensez-vous que vous auriez la même marge de manœuvre ?

Mais ça va plus loin que ça ! Peut être que je n’aurais même pas été engagé si ce n’était pas Thierry Apothéloz. Le conseiller administratif donne le ton de comment gérer son service, je ne fais qu’enfoncer des portes ouvertes. Si on ne travaille pas en réseau on ne fait pas un travail de qualité, que ce soit dans du travail individuel ou collectif. Lui est du métier (travailleur social), donc on ne la lui fait pas. Il sait bien que tout ce qui provient du quartier a une part de vérité.

Que pensez vous du projet EQUIP ?

J’attends pour voir.

Quels sont vos partenaires de réseau ?

Les maisons de quartier, les TSHM et le SPMI (Service de protection des mineurs). Nous nous rencontrons plusieurs fois par année afin d’échanger des informations et prendre la température des différents quartiers.

Est-ce que vous collaborez avec les îlotiers (police de proximité composée de 8 gendarmes couvrant le territoire genevois) ?

Oui, ils ont mon numéro de portable et peuvent m’appeler à tout moment. Les Libellules est le quartier le plus difficile en ce moment. Il faut savoir que c’est un quartier avec une « barre d’immeubles », avec en plus grande proportion des petits logements (une pièce à une pièce et demi).

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Graff représentant une personne seule

Vivre en famille est plus structurant que d’être seul. Au sein du quartier, on rencontre plus particulièrement des personnes toxicomanes, alcooliques ou encore des jeunes personnes à l’AI ayant des problèmes psychologiques.

Comment se passe le processus décisionnel lorsqu’il y a un problème à gérer ?

Avant tout, il faut que le témoignage de ce problème soit partagé, qu’il y aie une concordance entre les dires des partenaires. Je suis perméable aux problèmes, du moment qu’ils sont avérés. Mon rôle est donc de « trier » ce qui remonte de la base afin d’amener les problèmes au conseil administratif, lequel décidera ou pas de me mandater pour que je lui fasse une proposition d’action concrète. Certaines problématiques de quartier sont les mêmes dans l’ensemble de la commune. Chaque fois que nous avons une problématique sociale spécifique, nous essayons donc d’élargir la perspective pour savoir si elle n’existe pas aussi ailleurs.

Dans les actions collectives, est-ce que vous essayez de renforcer les liens entre les différents quartiers de Vernier ? Car il semble qu’ils ont tendance à être assez fermés sur eux-mêmes…

C’est vrai, ils ont une identité de quartier qui est extrêmement forte et il faut voir ça en avantage. Même si notre but est d’essayer de construire une identité communale. L’identité à Vernier est assez difficile à identifier, à la différence de celle de Meyrin par exemple. Lorsqu’on arrive à Meyrin, on sait qu’on y est, tandis qu’à Vernier, l’identité est plus difficilement repérable. C’est une commune assez éclatée. 5’600 personnes vivent au Lignon, avec un numéro postale, c’est plus qu’un quartier ! Les Avanchets c’est pareil.

Vous n’essayez pas de combattre cette forte identité ?

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Non, car si on la combat on aura de toute façon des résistances. Le fait que les habitants aient une identité de quartier très forte n’est pas un problème pour nous. Au contraire, ils ont une identification positive à leur lieu de vie. C’est notamment pour cela que les contrats de quartiers fonctionnent très bien. On essaie de mettre en avant toutes les spécificités d’un quartier.

Le Lignon c’est facile c’est génial quand vous y emmenez quelqu’un pour la première fois il adore ! N’est-ce pas ?

Nous sommes dubitatifs par rapport à cette affirmation et nous lui faisons part du fait que lors de notre première visite au Lignon, nous avons eu le sentiment d’ être « étouffés » par cette longue barre d’immeubles. Nous lui racontons en quelques mots notre 1re visite du quartier, avec les deux jeunes qui nous ont surtout parlé du côté sombre et négatif du Lignon (meurtres, suicides…cf. chronique de la démarche).

Venez avec moi une fois et je vous ferai une visite positive. Moi je suis fan du Lignon ! Le taux de meurtres au Lignon est le même que celui de Champelle.

Cette forte appartenance au quartier peut-elle être un obstacle pour un jeune qui veut trouver du travail ?

Je vois un autre obstacle. Lorsque qu’un employeur a le choix entre un jeune du Lignon et un jeune de Collony, je pense qu’avoir 1219 sur un CV peut être discriminant. Si on y ajoute le nom de famille à consonance étrangère et que l’employeur s’arrête uniquement à cela, effectivement le jeune pourra être pénalisé. Mais fort heureusement tous les employeurs ne sont pas comme ça, on ne peut pas tirer de généralité.

Est-ce que le SASS a un budget réservé à la jeunesse ?

Non, nous n’avons pas de budget spécifique pour la jeunesse mais pour l’aide sociale individuelle oui.

Alors avez-vous des actions spécifiques « ciblées jeunesse » ?

Non plus. Arcade Emploi par contre a des actions spécifiques pour les jeunes. Depuis janvier 2008, les 18-25ans sont suivi par l’Hospice général au barème II, c’est à dire au barème requérant d’asile à 300.-/mois et débrouillez-vous (à part quelques exceptions mais nous n’allons pas rentrer dans les détails). Le but du système est de les obliger à se former ou à travailler.

Vous agissez plutôt sur demande individuelle ?

Pas seulement, on essaie aussi de faire du collectif sur l’ensemble de la population mais nous n’avons pas de politiques spécifiques pour tel ou tel groupe d’habitants. A part peut-être pour les aînés où il est important d’avoir une politique un peu plus performante, car le vieillissement de la population est croissant. Nous n’avons pas que le 3e âge, nous avons aussi le 4e.

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Une allée du Lignon

Est-ce qu’il est vrai que le salaire d’un jeune qui vit avec ses parents est déduit de la rente que l’aide social leur accorde ?

Oui tout à fait, l’aide social se calcule sur une communauté de personnes majeures, donc le salaire est déduit de ce que l’aide social leur donne. Cela vaut aussi pour un jeune en apprentissage.

Comment les habitants vous accordent-ils leur confiance ? En sachant qu’a priori les gens sont plutôt réticents face à des conseillers administratifs ou communaux… La confiance se gagne, on ne l’a pas du premier coup. Elle s’acquiert en allant à leur contact, en se montrant sur le terrain régulièrement. Les personnes doivent voir qu’on s’implique et remarquer qu’on est sincère dans nos engagements. Le plus important, c’est le respect de la parole donnée, pour les jeunes comme pour l’ensemble de la population.

Dans ce domaine nos travailleurs sociaux hors murs sont ultra compétents. Durant la période de diagnostic d’un quartier, pour réussir à créer un lien de confiance avec les jeunes, il faut compter six mois, voire une année, une année et demi. Il faut aller au contact au risque de tout devoir recommencer si on vous envoie valser. Depuis trois mois, la travailleuse sociale de Châtelaine-Balexert tourne dans le quartier pour offrir du café, du thé…

Tout cela vaut aussi pour nous qui sommes employés communaux. Les contrats de quartier sont en ce sens très utiles car les habitants sont des experts du quotidien. On se doit de leur faire confiance car ce qu’ils disent et vrai, ils le vivent vraiment. Du moment où on arrive à faire la synthèse de ces problèmes et à les transformer en solutions, nous avons déjà fait une bonne partie de notre travail.


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